Lettre de Jean-Paul Marat à Camille Desmoulins

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Vous aimez mieux être le paillasse de la liberté, que d'en être l'apôtre.

Jean-Paul Marat (24 mai 1743 – 13 juillet 1793), médecin, homme politique et journaliste français, a été notamment député montagnard à la Convention, puis érigé en martyr de la Révolution suite à son assassinat par Charlotte Corday. Contre l’optique d’une presse de conciliation qui est celle de Camille Desmoulins, il défend l’idée d’une presse de dénonciation incessante des abus du despotisme et lui expose dans cette lettre sa façon de penser.

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date non indiquée

[…] Vous faites suivre l’annonce de ma prétendue apostasie de cette recommandation : « Malgré les faussetés dont la feuille de Marat est trop souvent remplie, parce que certains correspondants affectaient de lui faire passer des notes grossièrement mensongères, pour décrier les vérités que lui seul publiait, utile même par ses erreurs. » Pour un papier-nouvelle tel que le vôtre, Camille, sans doute une pareille inculpation serait très grave, mais pour le mien, purement politique, elle se réduit à rien. Que savez-vous si ce que vous prenez pour de fausses nouvelles n’est pas un texte dont j’avais besoin pour parer quelque coup funeste et aller à mon but ? Est-ce à vous, qui n’avez point de vues, de prétendre me ramener à vos petites conceptions ? Pour juger les hommes, vous avez toujours besoin de faits positifs, bien clairs, bien précis : il me suffit de ma marche générale des affaires, des relations des ennemis de la liberté, des allées et des venues de certains agents du pouvoir. Toujours forcé par les événements à revenir sur vos pas, à rendre justice à la justesse de mes jugements, à nommer ma prévoyance prédiction, n’apprendrez-vous donc jamais à suspendre vos décisions précipitées, lorsque vous n’apercevez pas les preuves de mes allégations ? Le regret de vous être mépris tant de fois, et la crainte de vous méprendre encore, ne vous rendra-t-elle pas plus réservé ? Et vous verra-t-on toujours, entassant contradictions sur contradictions, chanter la palinodie et retomber l’instant d’après dans la même faute ? […]

Je reviens à l’article de votre annonce, qui a provoqué cette lettre. « Quoi qu’il en soit, concluez-vous, très redoutable Marat, les patriotes te conjurent de continuer d’user de la liberté de la presse jusqu’à ce que Chapelier, Desmeuniers et Malouet aient obtenu le décret prohibitif après lequel ce trio soupire depuis si longtemps. »
Lecteur insensé, tu crois peut-être que cette apostrophe est dictée par le civisme, qu’elle est sentie, qu’elle a même quelque sens : détrompe-toi, ce n’est que du remplissage pour amener ce vain étalage d’érudition dont l’auteur raffole : écoute, il va lui-même t’en donner le commentaire. « Je sens bien, qu’à peu de choses près, il en est de cette liberté de la presse parmi nous comme du tribunal de l’histoire à la Chine. On ne voit pas que ce tribunal vanté, qui tient registre jour par jour des moindres fautes, comme des crimes du despote, ait jamais corrigé le despotisme chez les Chinois. À en juger par cette foule de dénonciations contre Motier, Bailly, Montmorin, de Lesart, Desmeuniers ; contre D’Esthérazy, Bouillé, Livarol, Gouvernet, Gelb : on sait bien que Marat n’est guère plus utile à Paris que le président du tribunal de l’histoire à Pékin… »
S’il en est ainsi, pourquoi me faire un si grand crime du dessein ou plutôt du soupçon d’avoir voulu abandonner la patrie ? Qu’a-t-elle besoin de ma plume ? Et pourquoi, sous peine de voir mon nom flétri, m’astreindre à continuer de battre l’air, sans jamais avancer d’un pas ? Enfin ce grand mot de très redoutable Marat ne devient-il pas un persiflage aussi amer qu’indécent ? […] Mon pauvre Camille, la manie de faire de l’esprit vous tourmente si fort, que vous sacrifiez au plaisir de paraître piquant, jusqu’à la crainte de paraître fou ; et que vous aimez mieux être le paillasse de la liberté, que d’en être l’apôtre. Au surplus, il n’y a peut-être que vous en France qui ayez pu imaginer que le but de la liberté de la presse était de corriger les fonctionnaires publics, de changer en patriotes les suppôts du despotisme ; en amis de la liberté, les bas valets de la cour ; en hommes intègres les membres des comités de l’Assemblée nationale ; en gens de bien les jugeurs, les marchands de paroles, les grippe-sous, les agents pourris de l’ancien régime : mais qui ne sait qu’elle est destinée à instruire les citoyens de leurs droits, et à leur inspirer le désir d’en jouir, le courage de les défendre, l’audace de les venger ; qu’elle est destinée à leur faire connaître les prévarications de leurs mandataires, et à leur faire sentir la nécessité de les punir ; qu’elle est destinée à leur apprendre à n’obéir qu’aux lois justes et sages, à résister aux lois iniques, à s’opposer aux lois tyranniques ; qu’elle est destinée à apprendre aux troupes à distinguer les desseins perfides de leurs chefs, à mépriser leurs ordres arbitraires, à mettre bas les armes lorsqu’ils leur commandent de massacrer les citoyens, et à rire de leurs menaces ; qu’elle est destinée à rompre tous les ressorts du despotisme — en attendant que l’autorité soit fondée sur la justice ; à arracher à l’oppression ses tristes victimes, en attendant qu’elle fasse triompher la liberté ; c’est l’usage que j’en ai fait jusqu’à ce jour, et j’ose croire que je n’ai pas perdu mon temps. Il est peu arrivé de grands événements, depuis la prise de la Bastille, que je n’aie préparés, et combien n’en ai-je pas provoqués moi seul ? […]

Nous ne sommes pas libres encore, j’en conviens, et nous ne pouvons pas espérer de l’être de sitôt, parce qu’une nation qui secoue le joug a longtemps à lutter contre les suppôts de l’ancien régime, lorsqu’elle n’a pas pris d’emblée le sage parti d’en exterminer les plus coupables, et de contenir les autres par la terreur. Mais avec une conduite aussi molle que la nôtre, à quoi en serions-nous réduits sans la liberté de la presse ? […] Cessez donc, homme irréfléchi, d’insulter à la liberté de la presse, dont vous méconnaissez les avantages : si vous respirez encore, c’est à elle que vous devez ce bienfait.

Au nom du ciel, Camille, contentez-vous de ne pouvoir servir la patrie, et ne cherchez pas à détruire le bien que je travaille à lui faire ! C’est déjà trop des machinations éternelles et des noirs attentats de ses ennemis, de l’aveuglement et de la lâcheté de ses amis, sans que j’aie à lutter contre les entraves de ses prétendus défenseurs.

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( Marat, Messidor éditions sociales, p. 113-117 )
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