Lettre de Jeanne Moreau à Orson Welles

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Chasseur chassé dans votre recherche sans fin, où êtes-vous ?

Orson Welles (6 mai 1915-10 octobre 1985), artiste précoce et polymorphe, fut l’un des cinéastes qui marquera l’histoire du 7ème Art dès son premier long métrage. Rencontrée en 1951, Jeanne Moreau deviendra l’une de ses actrices favorites. Muse et admiratrice, elle lui écrit ici un véritable éloge épistolaire, dans le cadre d’un hommage rendu à Welles par l’American Film Institute.

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9 février 1975

Orson Welles

Où êtes-vous ?

Chasseur chassé dans votre recherche sans fin, où êtes-vous ?

Partout.

Combien d’avions ? Combien de vols ?

Combien d’aéroports ? Combien de villes et de pays ?

Combien de suites d’hôtels ?

Combien de tampons sur vos passeports ?

Combien de coups de téléphone ?

Combien de rendez-vous annulés ?

On vous croit ici, mais vous êtes déjà là.

« Autrefois, quand faire des vœux était encore de quelque secours », vous auriez possédé le monde. Maintenant il n’y a ni pays heureux, ni paix, ni beauté à posséder, mais personne ne peut être dépouillé de sa fantaisie.

En 1938, la panique gagna des milliers d’Américains qui ont pris le plus incroyable produit de l’imagination, La Guerre des Mondes, pour un reportage authentique.

Cette terreur apporta la célébrité en une nuit.

Le mauvais sort avait germé.

Dès qu’il devint célèbre, Orson Welles dut faire face à l’hostilité, la méfiance. an soupçon, et à la solitude.

Thomas Wolfe a écrit :

« Le temps passe comme les hommes passent qui ne reviendront jamais plus… et nous laisse, mon Dieu, avec ce seul… savoir que cette terre, ce temps, cette vie sont plus étranges qu‘un rêve. »

Orson Welles a toujours su cela, et naturellement, il est devenu un fabricant de rêves, un magicien des sons, un poète, un cinéaste.

Quand l’écran lui appartient, nous lui appartenons.

Séquences fluides, gros plans, mots, mouvements de caméra ; de la caméra d’Orson Welles,

regardant, scrutant, contemplant, glissant, crée le charme

qui rompt le mauvais sort.

Nous regardons. Nous savons que nous ne serons pas trompés.

Nous sommes absorbés, transportés, et puis soudain le conte n’est pas un conte, l’imaginaire n’est pas semblant, nous sommes face à face avec la beauté dure, la douce cruauté de la vérité nue.

Les châteaux en Espagne ne sont pas faits de pierres éternelles, les visages humains sont griffonnés par les années qui s’envolent obstinément, l’amour humain prend fin avec la vie et même avant, la fidélité est aussi rare qu’une mouche blanche, l’auto-apitoiement et l’égoïsme peuplent la terre d’aveugles ; le désespoir et la cruauté foisonnent.

Mais nous supportons la désillusion parce qu’Orson Welles existe, cherchant la vérité, très proche de la destruction lucide, afin de rester fidèle à soi-même.

Un poète nous aide à vivre.

Un homme libre est partout.

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( Orson Welles, Cahiers du cinéma, trad. de l'anglais par Dominique Villain, 1986 ) - (Source image : Wikipedia)
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