Lettre de Joris-Karl Huysmans à Arij Prins

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huysmans

La hideur suprême de la tour Eiffel, c’est bien le symbole artistique d’un temps.

Nul au monde n’est sans connaître le symbole de la ville des Lumières devant lequel vous vous trouvez actuellement : la Tour Eiffel. Si la « dame de fer » semble être désormais bien ancrée dans la paysage parisien, son entrée sur les devants de la Seine ne s’est pas faite sans fracas. Après une véritable protestation de la part de beaucoup d’artistes français, c’est généralement l’admiration et l’inspiration que le belle insuffle. Joris-Karl Huysmans, écrivain français et l’un des signataires de la lettre contre la Tour Eiffel, ne fait pas partie de ceux qui ont retourné leur veste. Pour preuve, cette lettre dans laquelle rien n’est plus vrai pour lui que la laideur du travail de Gustave Eiffel.

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27 avril 1889

Mon cher ami,

Je voulais vous écrire depuis longtemps. Puis je suis dans un tas de travaux pour des revues d’Exposition, enfin, le pauvre Barbey d’Aurevilly est mort et il y a un tas d’affaires dont il faut que je m’occupe, étant donnée la stupidité des gens qui l’entouraient. Si bien, que j’ai remis de jours en jours, une lettre.

À part la funèbre nouvelle de cette mort et le torrent d’imbécillité qu’elle soulève dans les journaux qui ne se doutent même pas qu’un grand artiste n’est plus, il n’y a rien ici qui vaille.

Je suis allé à l’Exposition, pour une Revue consacrée à cette ordure — C’est inouï — mais ce sera tout de même pour nous curieux. Imaginez un décor, imaginé par des sauvages Caraïbes, de la tôle, tout en bleu ciel et or, avec une ornementation écrasante de génies nus, d’écussons de ville, la hideur suprême de la tour Eiffel, c’est bien le symbole artistique d’un temps. Mais il y aura de la peinture, et paraît-il, les préraphaélites anglais, Burne-Jones et autres, ce qui sera intéressant.

Je vois que vous allez avoir a provinciale toquée de Berlin à Hambourg. Décidément, je ne voudrais pas être le mari de cette bruyante créature qui se fait trop remarquer, c’est l’impression qu’elle m’a laissée à Paris où, dans un restaurant, elle gueulait, fumait, était le point de mire de tout le monde.

C’est ce que dans les archifonds des provinces très-éloignées de Paris, on appelle le genre artiste !!

Je me porte toujours couci-couça — quand le ventre finit, c’est la tête qui commence. Quand au pauvre Villiers, nous venons de l’expédier à la campagne. Il ne remonte pas du tout sur sa bête. Je crois qu’un des poumons est attaqué, ainsi que le cœur. Nous nous sommes arrangés à un certain nombre pour qu’il vive actuellement en paix. Je vous remercie donc des offres que vous fîtes, mais pour l’instant, elles sont inutiles, d’autant qu’une personne riche paie les surplus.

Bloy est actuellement entretenu par un ancien officier de saphis devenu Directeur de carrières à soufre !!!!!

Je n’ai plus que Guiches à soutenir, mais sapristi ! — Je voudrais tout de même bien que ces gens trouvent des places et gagnent leur pain !

Quel affreux métier tout de même que la littérature, il y avait 10 F chez d’Aurevilly quand il est mort et c’est le brave Coppée qui a payé l’enterrement.

Quelle leçon pour les Zola et les Daudet, si ces gens faisaient un retour sur eux-mêmes, et comme d’Aurevilly a été autrement propre et probe qu’eux, en art !

Quand pensez-vous venir à Paris ? car il faudra nous entendre d’avance pour les congés. Je ne sais pas encore comment cela s’arrangera avec mon foutu bureau. Enfin, nous avons le temps encore.

Amitiés à votre femme, à frauen Schmidt et à vous une bonne poignée de main

Votre

Huijsmans.

huyscouv

( Joris-Karl Huysmans, Lettres inédites à Arij Prins, 1885-1907, édition Librairie Droz, Genève, 1977, pp.161-163. ) - (Source image : Joris-Karl Huysmans, 1895, © Wikimedia Commons)
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