Lettre de Khalil Gibran à May Ziadé

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Khalil-Gibran

Vous êtes ici et je vous parle, mais avec des mots bien plus beaux que ceux-ci.

Khalil Gibran, l’immense écrivain arabe du début du XXe siècle (6 janvier 1883 – 10 avril 1931), auteur du livre Le Prophète, élut pour compagne amoureuse une femme d’exception : May Ziadé, libanaise établie en Égypte, écrivaine, poétesse et pionnière du féminisme oriental. Leur amour dura dix-neuf ans (jusqu’à la mort de Gibran) mais ils ne se rencontrèrent jamais : il fut exclusivement épistolaire. Voici l’une des lettres de cette union sacrée… Pour une Saint-Valentin des plus poétique !

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1er - 3 décembre 1923

Comme votre lettre est douce à mon cœur, May, et si agréable !

Je suis allée à la campagne il y a cinq jours, et j’ai passé tout ce temps à dire adieu à l’automne que j’aime, rentré de cette « vallée » il y a deux heures à peine. Je suis revenu gelé et transi parce que j’ai fait le voyage dans une voiture décapotable, parcourant une distance plus importante que celle qui sépare Nazareth de Bécharré… Mais… je suis revenu et j’ai trouvé votre lettre au sommet d’une pile d’autres lettres, et vous savez que tout le reste de mon courrier s’évapore devant vos yeux quand je reçois une lettre de ma bien-aimée. Je me suis assis pour la lire et elle m’a fait chaud au cœur. J’ai alors changé d’habits et l’ai relue une seconde fois, puis une troisième, et j’ai continué à la lire en oubliant tout le reste. Je ne mélange pas le vin divin avec d’autres breuvages, May.

À cette heure, vous êtes avec moi ; vous êtes avec moi, May. Vous êtes ici et je vous parle, mais avec des mots bien plus beaux que ceux-ci. Je parle à votre grand coeur dans un langage bien plus noble que celui-ci, et je sais que vous m’entendez, je sais que nous nous comprenons en toute clarté, et je sais que nous sommes plus près du trône de Dieu en cette nuit qu’à aucun autre moment par le passé.

Je loue et remercie Dieu, car l’exilé a retrouvé sa patrie et le voyageur le foyer de ses père et mère.

En cet instant même, il me vient une pensée admirable. Écoutez plutôt, ma douce amie : si nous devions un jour nous disputer (autrement dit, si la dispute était inévitable), nous ne devons pas nous séparer comme nous l’avons fait par le passé après chaque « bataille ». Nous devons rester, malgré nos différences, sous le même toit jusqu’à ce que nous soyons las de nous disputer et que nous nous mettions à rire, ou bien jusqu’à ce que la dispute elle-même soit lasse de nous et se retire après nous avoir salués d’un hochement de tête.

Que pensez-vous de cette idée ?

Querellons-nous donc autant qu’il nous plaira, ou bien autant que la querelle elle-même nous le permettra, car vous êtes d’Ihdin et moi de Bécharré, partant, la querelle fait partie de nos traditions. Toutefois, quoi qu’il arrive à l’avenir, nous devons scruter le visage l’un de l’autre jusqu’à ce que les nuages se soient dissipés. Et si votre secrétaire ou la mienne devait s’en mêler — car elles sont la cause de nos disputes — nous devons les éconduire aimablement, mais avec la force diligence.

De toutes les personnes, vous êtes la plus proche de mon âme et de mon coeur, et nos âmes ni nos coeurs ne se sont jamais disputés. Seules nos pensées se sont querellées, et la pensée est acquise, elle découle de notre environnement, de ce que nous voyons en face de nous, de ce que chaque jour nous apporte ; mais l’âme et le coeur ont formé à eux deux une essence sublime en nous bien avant nos pensées. La fonction de la pensée est d’organiser et d’arranger, et c’est une fonction noble et nécessaire à nos vies sociales, mais elle n’a pas de place dans  la vie du coeur et de l’âme. « Si nous devions un jour nous disputer, nous ne devons pas nous séparer. » La pensée peut tenir ces propos bien qu’elle soit l’origine de toute dispute, mais elle ne peut dire le moindre mot sur l’amour, pas plus qu’elle n’est capable de mesurer l’âme avec des mots ni de peser le cœur à l’aune de la logique.

J’aime ma petite, mais je ne sais expliquer pourquoi je l’aime. Je ne veux pas le savoir, il me suffit de l’aimer. Il me suffit de l’aimer avec mon âme et dans mon coeur. Il me suffit de poser ma tête sur son épaule quand je suis triste, seul et abandonné, ou bien quand je suis heureux, plein d’enthousiasme et d’émerveillement. Il me suffit de marcher près d’elle jusqu’au sommet de la montagne et de lui dire de temps à autre : « Tu es ma compagne, tu es ma compagne ».

 On me dit, May, que j’aime les hommes, et d’aucuns me reprochent d’aimer tout le monde. Oui, j’aime tout le monde, je les aime entièrement, sans discrimination ni préférence, je les aime comme un tout, je les aime parce qu’ils participent de l’esprit de Dieu. Mais chaque coeur a sa Qiblah particulière, chaque coeur a une direction particulière vers laquelle il tend quand il est tout seul. Chaque cœur possède un ermitage où il se retire, seul, pour y chercher réconfort et consolation. Chaque cœur brûle pour un autre cœur avec lequel il puisse fusionner afin de goûter tous les bienfaits de la vie et la paix, ou bien oublier les peines [et les souffrances] de la vie.

Depuis des années, je crois avoir trouvé la direction vers où mon cœur se tourne. Et cette révélation a été des plus simple, des plus claire et des plus belle. Pour cette raison, je me suis rebellé contre Saint-Thomas, qui m’a dit ses doutes et réclamé des preuves. Je me rebellerai contre Saint-Thomas et contre sa main incrédule afin qu’il nous laisse en paix dans notre retraite céleste, afin d’apprécier pleinement la foi que Dieu nous a donnée.

La nuit est désormais bien avancée, et nous avons très peu parlé de ce qui nous souhaitions dire. Peut-être est-il préférable de parler en silence jusqu’au matin. Et le matin, ma tendre aimée se tiendra près de moi devant nos nombreuses oeuvres. Et après cela, quand le jour et les problèmes seront terminés, nous reviendrons nous asseoir près du feu et parler.

Et maintenant, posez votre front plus près, comme ceci — et que Dieu vous bénisse et qu’Il vous protège.

Gibran

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( Khalil Gibran, Lettres d'amour, traduction Anne Juni, La Part Commune, 2006 ) - (Source image : Wikimedia Commons)
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