Lettre de Klaus Mann à Georges Jacobi

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Je ne sais ce qui me frappe le plus : la bassesse de votre manière de penser ou la naïveté avec laquelle vous admettez cette bassesse.

Klaus Mann (1906-1949) est un écrivain allemand aujourd’hui considéré comme l’un des représentants les plus importants de la littérature de son siècle, et en particulier de la littérature de l’émigration. Dépressif et victime de la drogue au sortir de la guerre, il souhaite participer à la rééducation des Allemands mais les écrivains de l’exil sont méconnus dans son pays. De plus, son éditeur refuse de le publier — il lui répond ici une lettre incendiaire avant de se suicider quelques jours plus tard.

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12 mai 1949

Monsieur,

Votre lettre du 5 mai est impayable ! Imprimer un roman chez vous, s’appelle donc maintenant « lancer une action ». Vous êtes d’avis que cette action n’est pas facile du tout dans le cas de Mephisto et donc, on la laisse tomber. Pourquoi ? Parce que Monsieur Gründgens « joue déjà un rôle considérable ici ». Cela, je l’appelle logique ! et courage civique ! et fidélité à un contrat !
Je ne sais ce qui me frappe le plus : la bassesse de votre manière de penser ou la naïveté avec laquelle vous admettez cette bassesse. Gründgens a du succès. Pourquoi donc devriez-vous publier un livre qui pourrait sembler contre lui ? Il ne faut pas prendre de risques ! Toujours avec le pouvoir, toujours dans le sens du courant ! Nous savons bien où cela mène : justement à ces camps de concentration qu’après on prétend avoir ignorés.
Je me permets de vous demander de me rendre sans délai l’exemplaire de « Mephisto » que je vous avais confié (une rareté) à l’adresse ci-dessus.
Je vous prie de ne plus m’écrire.
Avec mes salutations distinguées,

Klaus Mann

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