Lettre de Lautréamont au banquier Jean Darasse

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lautreamont

Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes hideux.

Peu après la Commune, le jeune poète Lautréamont (4 avril 1846 – 24 novembre 1870), Isidore Ducasse de son vrai nom, meurt dans le dénuement, dans le IXe arrondissement de Paris, de cause inconnue. La personne demeurera un mystère ! En revanche, ses poèmes rencontrent un succès posthume de plus en plus important, grâce aux symbolistes, puis aux surréalistes, qui voient en lui l’artisan d’une révolution profonde de l’image poétique.
Dans cette dernière lettre conservée, envoyée au banquier de son père à Paris, la misère de l’homme — qui emploie la majeure partie de sa correspondance à réclamer de l’argent — s’entremêle à une conscience affirmée d’une plus haute destinée poétique.

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12 mars 1870

Monsieur,

Laissez-moi reprendre d’un peu haut.
J’ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix (B. Montmartre, 15). Mais une fois qu’il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu’il craignait le procureur général. C’était quelque chose dans le genre de Manfred de Byron et du Konrad de Mickiewicz, mais, cependant, bien plus terrible. L’édition avait coûté 1200 f., dont j’avais déjà fourni 400 f. Mais, le tout est tombé dans l’eau. Cela me fit ouvrir les yeux.

Je me disais que puisque la poésie du doute (des volumes d’aujourd’hui il ne restera pas 150 pages) en arrive ainsi à un tel point de désespoir morne, et de méchanceté théorique, par conséquent, c’est qu’elle est radicalement fausse ; et par cette raison qu’on y discute les principes, et qu’il ne faut pas les discuter : c’est plus qu’injuste. Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes hideux. Chanter l’ennui, les douleurs, les tristesses, les mélancolies, la mort, l’ombre, le sombre, etc., c’est ne vouloir, à toute force, regarder que le puéril revers des choses. Lamartine, Hugo, Musset se sont métamorphosés volontairement en femmelettes. Ce sont les Grandes-Têtes-Molles de notre époque. Toujours pleurnicher !
Voilà pourquoi j’ai complètement changé de méthode, pour ne chanter exclusivement que l’espoir, l’espérance, LE CALME, le bonheur, LE DEVOIR. Et c’est ainsi que je renoue avec les Corneille et les Racine la chaîne du bon sens et du sang-froid, brusquement interrompue depuis les poseurs Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Mon volume ne sera terminé que dans 4 ou 5 mois. Mais, en attendant, je voudrais envoyer à mon père la préface, qui contiendra 60 pages, chez Al. Lemerre. C’est ainsi qu’il verra que je travaille, et qu’il m’enverra la somme totale du volume à imprimer plus tard.

Je viens, Monsieur, vous demander si mon père vous a dit que vous me délivrassiez de l’argent, en dehors de la pension, depuis les mois de novembre et de décembre. Et, en ce cas, il m’aurait fallu 200 fr., pour l’impression de la préface, que je pourrais envoyer, ainsi, le 22, à Montevideo. S’il n’avait rien dit, auriez-vous la bonté de me l’écrire ?
J’ai l’honneur de vous saluer.

I. Ducasse

( Lautréamont, Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, 2009. ) - (Source image : Seule photo connue d'I. Ducasse, http://www.maldoror.org/documents/photos/ducdecius.jpg © Wikimedia Commons)
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