Lettre de Léon Tolstoï à sa femme

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Il est étrange, ce sentiment qui est le nôtre, comme un soleil couchant.

Léon Tolstoï (9 septembre 1828 – 20 novembre 1910), l’auteur de deux des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale (Guerre et Paix et Anna Karénine), a révolutionné l’enseignement, fondé une communauté utopique et a su s’imposer comme un des sages de son temps. Il entretint durant 48 ans une vie commune tumultueuse avec sa femme Sophie, ponctuée par la naissance de treize enfants.

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25 octobre 1895

Je voulais t’écrire, chère amie, le jour même de ton départ, sous le coup de l’impression que m’a laissée ce sentiment que j’ai éprouvé, mais un jour et demi sont passés, et ce n’est qu’aujourd’hui, le 25, que j’écris. Ce sentiment a été un étrange attendrissement, de la pitié et un amour tout à fait nouveau pour toi, un amour tel que je me suis entièrement transporté en toi-même et ai ressenti ce que tu ressentais.

C’est là un sentiment si sacré, si bon qu’on ne devrait pas en parler, mais je sais que tu seras contente d’entendre ces paroles, et je sais ce n’est pas parce que je l’exprimerai qu’il se modifiera. Au contraire, ayant maintenant commencé à t’écrire, je ressens la même chose. Il est étrange, ce sentiment qui est le nôtre, comme le soleil couchant. Parfois seulement, les petits nuages de notre discorde, toi avec moi et moi avec toi, atténuent cette lumière.

J’espère tout le temps qu’ils se disperseront avant la nuit et que le crépuscule sera tout à fait clair et lumineux. Si je ne t’ai pas écrit, c’est que ma pensée continue à n’être pas très fringante. Non que je sois stupide, mais je n’ai pas d’énergie, pas envie d’écrire. Et je sais qu’il ne faut pas présumer de ses forces. […]

Comment vas-tu et comment vont tes relations avec les garçons ? L’une et l’autre chose sont très importantes. Si au moins ils te plaignaient et surtout te comprenaient, s’ils entraient dans ton état spirituel, au entièrement de ce que je fais !

S’ils ne s’enivraient pas avec toutes sortes de drogues, s’ils ne se précipitaient pas je ne sais où, jamais ils ne te causeraient du mal, parce que tous les deux t’aiment. Je les embrasse, ainsi que la chère Sacha. Sans elle, je sens le vide autour de moi et sans son rire je ne suis pas aussi joyeux. Au revoir en attendant.

L.T.

couve

( Léon Tolstoï, Lettres à sa femme, Payot et Rivages, 2012. ) - (Source image : Leo Tolstoy, F. W. Taylor, 1897, © Wikimedia Commons)
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