Lettre de Léon Tolstoï à sa femme

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Moi, qui étais un homme débauché, profondément vicieux sur le plan sexuel

Léon Tolstoï (9 septembre 1828 – 20 novembre 1910), l’auteur de deux des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale (Guerre et Paix et Anna Karénine), a révolutionné l’enseignement, fondé une communauté utopique et a su s’imposer comme un des sages de son temps. Il entretint durant 48 ans une vie commune tumultueuse avec sa femme Sophie, ponctuée par la naissance de treize enfants. Quelques mois avant de mourir d’une pneumonie, il écrit cette lettre à sa femme, bilan de leur relation et prémisse d’une rupture à venir.

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14 juillet 1910

[…] Si tu es anxieuse à l’idée que les passages de mon journal que j’ai écrits sous le coup de nos moments de désaccords et de querelles puisses être utilisés contre toi par de futurs biographes malveillants, sans même parler du fait que de telles expressions de sentiments éphémères, aussi bien dans mon journal que dans le tien, ne peuvent en aucune façon brosser un tableau fidèle de nos relations véritables, – si tu crains cela, je suis content de l’occasion qui m’est donnée d’exprimer dans mon journal ou dans cette lettre ce qu’est la relation que j’entretiens avec toi et l’appréciation que je porte sur ta vie.

Ma relation avec toi et l’appréciation que je porte sur toi sont les suivantes : de même que je t’ai aimée depuis ma jeunesse, je n’ai cessé, malgré différentes causes de refroidissement, de t’aimer et de continuer à t’aimer. Les causes de ces refroidissements (et je ne parle pas de la cessation de nos relations conjugales, qui n’a pu qu’écarter les expressions trompeuses d’un amour qui n’est pas véritable) ont été les suivantes : premièrement, mon éloignement de plus en plus grand des intérêts de la vie mondaine et mon aversion pour eux, alors que tu ne voulais et ne pouvais t’en détourner, n’ayant pas dans ton âmes les fondements qui m’ont conduit à mes convictions, ce qui est très naturel et ce dont je ne te fais pas le reproche. Voilà pour le premièrement.

Deuxièmement (pardonne-moi si ce que je vais dire te sera désagréable, mais ce qui se passe entre nous est si important qu’il ne faut pas avoir peur d’énoncer et d’écouter toute la vérité), deuxièmement, ton caractère, ces dernières années, est devenu de plus en plus irritable, despotique et emporté. Les manifestations de ces traits de caractère ne pouvaient pas ne pas refroidir non pas le sentiment lui-même, mais son expression. Voilà pour le deuxièmement.

Troisièmement. La cause principale et fatidique a été celle dont pas plus toi que moi ne sommes coupables : il s’agit de la compréhension tout à fait opposée que nous avons du sens et du but de la vie. Tout dans la compréhension de la vie de chacun d’entre nous s’est trouvé en opposition radicale : notre façon de vivre, notre relation avec les gens, nos moyens pour vivre – la propriété que je considère comme un péché, et toi comme une condition nécessaire de la vie. Dans ma façon de vivre, afin de ne pas me séparer de toi, je me suis soumis à des conditions de vie qui m’étaient pénibles, alors que toi, tu prenais cela pour des concessions faites à tes points de vue, et le malentendu qui a surgi entre nous n’a cessé de s’amplifier.

[…] Le fait est que, malgré tous les anciens malentendus, je n’ai cessé de t’aimer et de t’estimer ;

L’appréciation que je porte sur ta vie avec moi est la suivante : moi, qui étais un homme débauché, profondément vicieux sur le plan sexuel, plus de première jeunesse, je me suis marié avec toi, une jeune fille de dix-huit ans, pure, belle et intelligente, et malgré mon passé sale et vicieux, tu as vécu près de cinquante ans avec moi, en m’aimant, en menant une vie honnête, laborieuse et pénible, en mettant au monde des enfants, en les nourrissant, en les éduquant, en t’occupant d’eux et de moi-même, sans céder à ces tentations auxquelles peut si facilement succomber n’importe quelle femme forte, solide et belle dans ta situation. Et tu as vécu de telle sorte que je n’ai rien à te reprocher. En ce qui concerne le fait que tu ne m’as pas suivi dans mon évolution spirituelle personnelle, je ne peux te le reprocher et je ne te le reproche pas, car la vie spirituelle de tout individu est le secret qu’il entretien avec Dieu, et les autres ne peuvent rien exiger de lui. Et si je l’ai exigé de ta part, je me suis trompé et j’en suis coupable.

Voilà donc la description fidèle de ma relation avec toi, et de l’appréciation que je porte sur toi. En ce qui concerne ce qui peut se retrouver dans mon journal, je sais seulement qu’il ne s’y trouve rien qui soit violent et contraire à ce que j’écris maintenant.

[…] Maintenant, si tu n’acceptes pas mes conditions d’une vie bonne et paisible, je reprendrai ma promesse de ne pas te quitter. Je partirai. Je ne partirai sans doute par chez Tchertkov. Je poserai même comme condition absolue qu’il ne vienne pas vivre à mes côtés, mais je partirai certainement, car continuer de vivre comme nous le faisons maintenant est impossible.

Je pourrais continuer cette vie s’il m’était possible de supporter tranquillement tes souffrances, mais c’est impossible pour moi. Hier, tu es partie, bouleversée, tourmentée. Je voulais aller me coucher, mais je me suis mis non pas à penser à toi, mais à te ressentir, et je n’ai pas dormi, je t’ai sentie jusqu’à une heure, jusqu’à deux heures, je me suis réveillé et je t’ai ressenti, je t’ai vue dans mon sommeil ou dans un demi-sommeil. Réfléchis sereinement, ma chère amie, écoute ton cœur, ressens-le, et tu trouveras la solution de tout comme il convient. À mon sujet, je te dirai que pour ma part j’ai tout décidé en sorte que je ne peux, je ne peux pas faire autrement. Cesse, ma chérie, de tourmenter non pas les autres mais toi-même, toi-même oui, parce que tu souffres cent fois plus que les autres. Voilà tout.

Lev Tolstoï.

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( Léon Tolstoï, Lettres à sa femme, Rivages Poche ) - (Source image : Leo Tolstoy 1897, F. W. Taylor © Wikimedia Commons)
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