Lettre de Léon Tolstoï à Victor Lebrun

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Tolstoi large

C'est dans l'effort constant pour nous libérer de tout ce que nous traînons de corporel et de répugnant que consiste l'œuvre essentielle de la vie.

Le grand écrivain russe Léon Tolstoï (9 septembre 1828 – 20 novembre 1910) écrit ici à son secrétaire français, Victor Lebrun, qui a eu la chance de vivre à ses côtés pendant les dix dernières années de sa vie. Tolstoï répond ici à un télégramme inquiet de Victor Lebrun, qui avait appris la nouvelle d’un incendie à Iasnaïa.

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[1903]

Je n’ai pas péri dans les flammes, mon cher jeune ami, et comme toujours, j’ai été content de recevoir votre lettre. J’ai été malade de la grippe, qui m’a beaucoup affaibli. De sorte que pendant près de trois semaines je n’ai rien pu faire. Maintenant je ressuscite (pas pour longtemps). Pendant ce temps il s’est amassé tant de lettres, qu’aujourd’hui j’ai écrit, et cependant je n’ai pas fini. Mais je ne veux pas laisser votre lettre sans réponse.

Encore que je ne vous dirai rien de fameux, mais au moins que je vous aime, et que moralement je me sens très bien. Si je devais vivre encore autant, je ne parviendrais pas à accomplir tout le travail attrayant que je voudrais faire, et dont, sans doute, je n’accomplirai pas un centième.

Je vous embrasse. À votre mère, mon estime et mes salutations.

Léon Tolstoï


Je voulais ajouter quelques mots à ma dernière, cher Lebrun, mais elle est déjà expédiée. C’est pourquoi je mets ceci dans le colis.

Je voulais vous dire que vous ne devez pas attrister de ce que votre vie ne se plie pas selon votre programme. C’est dans l’effort constant pour nous libérer de tout ce que nous traînons de corporel et de répugnant que consiste l’œuvre essentielle de la vie. Et ce travail est possible et indispensable dans toutes les conditions. C’est le seul travail qui réellement a de l’importance pour nous. Quant à la forme de votre vie extérieure, elle doit être la conséquence de ce travail de self-clarification.

Ce qui nous déconcerte généralement, c’est que le travail de notre propre perfectionnement intérieur est entièrement en notre pouvoir. C’est pour cette cause qu’il nous semble de peu d’importance. Au contraire, l’organisation de la vie extérieure est liée aux conséquences de la vie des autres, et ce n’est que pour cela qu’elle paraît plus importante.

C’est ce que je voulais vous dire.

On ne peut se plaindre des conditions défavorables dans lesquelles on est obligé de vivre que si l’on a appliqué toutes ses forces au travail intérieur. Et dès que toutes les forces y sont appliquées, alors, ou bien notre vie extérieure se dirigera dans le sens voulu, ou bien le fait qu’elle n’est pas telle que nous l’aurions voulue cessera de nous inquiéter.

L.T.

lebrun

( Victor Lebrun, Dix ans avec Tolstoï, Paris, Le Cherche Midi, 2015. ) - (Source image : Tolstoï en 1897, Library of Congress © domaine public)
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