Tolstoï

La vie est indestructible.

Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

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25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l'homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s'agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n'a pas le droit (cette fois-ci, l'expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n'y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L'homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l'opium, etc. La seule question est de se savoir s'il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n'est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d'une plante qu'on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l'espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n'est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me  figurant que c'est le plaisir, alors que c'est, d'une part mon perfectionnement, et d'autre part l'accomplissement d'une œuvre qui est réalisée par l'humanité tout entière. C'est par là que le suicide est immoral : l'homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu'à sa mort naturelle qu'à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu'elle lui paraît pénible, alors qu'il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N'importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l'humanité. Mais nous ne pouvons servir l'humanité qu'en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu'en servant l'humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

( Lettres II, 1880-1910, Léon Tolstoï, Editions Gallimard, 1986 ; Image : © D.R. )