Lettre de « L’étrangère » à Balzac

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hanska

Vous êtes un météore lumineux qui doit donner le mouvement et la vie à un sens nouveau

En 1832, une mystérieuse lectrice envoie cette lettre anonyme à Balzac (20 mai 1799 – 18 août 1850 ), qu’elle signe « L’étrangère ». Il passe alors une annonce dans un journal pour l’inviter à se manifester de nouveau : naît ainsi une correspondance qui durera plus de seize ans, et aboutira à leur mariage.

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7 novembre 1832

Monsieur,

Étrangère, il ne serait pas étonnant que je me servisse d’expressions qui vous parussent peu françaises, mais il me faut vous écrire, vous peindre avec l’enthousiasme dont je suis susceptible les sentiments profonds que me font éprouver vos ouvrages.

Votre âme a des siècles. Monsieur, sa conception philosophique semble appartenir à une étude longue et consommée par le temps ; cependant, vous êtes jeune encore, m’a-t-on assuré ; je voudrais vous connaître, et crois n’en avoir pas besoin : un instinct d’âme me fait pressentir votre être ; je me le figure, à ma manière, et je dirais le voilà, si je vous voyais.

Votre extérieur ne doit point faire pressentir votre brûlante imagination ; il faut vous animer, il faut qu’il se réveille en vous le feu sacré du génie, qui alors vous fait paraître ce que vous êtes, et vous êtes ce que je sens : un homme supérieur dans la connaissance du cœur de l’homme.

En lisant vos ouvrages mon cœur a tressailli ; vous élevez la femme à sa juste dignité ; l’amour chez elle est une vertu céleste, une émanation divine ; j’admire en vous cette admirable sensibilité d’âme qui vous l’a fait deviner.

Vous devez aimer et l’être ; l’union des anges doit être votre partage : vos âmes doivent avoir des félicités inconnues ; l’Étrangère vous aime tous deux, et veut être votre amie ; elle aussi sut aimer, mais c’est tout. O ! vous me comprendrez !…

Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées ; vous devez être heureux et le serez toujours.

Du moment où je lus vos ouvrages, je m’identifiai à vous, à votre génie ; votre âme me parut lumineuse, je vous suivis pas à pas, fière des éloges qu’on vous prodiguait, ou remplie de pleurs lorsque la critique amère versait sur vous son fiel empoisonné. Plusieurs choses cependant m’ont paru justes, et malgré ma prédilection pour vous, j’ai tremblé…

Je voudrais vous dévoiler toute la sincérité de mon attachement pour vous, et vous le montrer en vous disant la vérité nue : La vérité, la voudrez-vous d’un être inconnu ? mais qui vous aime, vous le dit, et peut vous le dire.

Votre génie me semble sublime, mais il faut qu’il devienne divin ; la vérité seule doit vous y conduire ; je vous vois d’âme, et vous pressens de même, voilà mon seul talent ! Il peut tout, pur, colossal, sa source est divine, sa vérité sacrée ; je voudrais vous en entourer, et que vous vécussiez, sans faute au milieu de toutes celles qui doivent environner votre personne, votre talent, votre génie.

Pour vous, je suis l’étrangère, et la serai toute ma vie ; vous ne me connaîtrez jamais…

Pour moi, je crois pressentir votre âme avec toutes ses émanations célestes, qu’à votre insu, vous laissez percer dans vos ouvrages. Vous sentez l’amour, le dépeignez avec une âme d’ange. O ! si vous étudiez bien l’enthousiasme sacré qui vous anime, vous devez arriver à créer des pages qui passeront à la postérité et porteront une grande lumière sur le possible du bonheur réel de l’homme.

Je désire vous écrire quelquefois, vous soumettre mes pensées, mes réflexions ; ne me voyez point comme un être fanatique, enthousiaste d’idées exaltées, non, je suis simple et vraie, mais timide et craintive ; je parais si peu, qu’à peine si on fait attention à moi ; je n’ai de force, d’énergie, de courage, que pour ce qui me paraît s’allier au sentiment qui m’anime, l’Amour ! Je sus aimer et j’aime encore ; nul n’a pu comprendre l’âme de feu qui embrasait tout mon être ; vous me comprendrez, vous ; vous sentirez comme moi que je devais aimer une fois, une seule fois, et si je n’étais pas comprise, végéter et mourir… J’ai donné mon cœur, mon âme, et je suis seule !… Ma vie aura été un rêve douloureux d’espérance trompée, et cependant je ne voudrais point perdre le souvenir d’un tel amour ! C’est l’idée fantasmagorique du pouvoir éternel qui peut tout, enfante tout, croit tout, vivifie tout ; c’est plus que je ne peux décrire, c’est rêver Dieu, le comprendre.

Vos écrits m’ont pénétré[e] d’un sentiment d’enthousiasme profond : vous êtes un météore lumineux qui doit donner le mouvement et la vie à un sens nouveau, mais gardez-vous des écueils… Ils vous entourent, je le sens !… Je n’ai ni talent, ni génie, mais un sentiment profond de vérité m’anime ; j’ai, que je voudrais être un ange de lumière, et vous garantir de toute erreur ; j’ai, que le feu de votre intelligence m’anime ; je ne peux ni le décrire, ni le peindre comme vous en traits brûlants, mais mon être le respire, et voudrait vous voir arriver sans tache au bout d’une carrière qui me présente une émanation plus près de Dieu que des autres hommes.

Vous avez en peu de mots tout mon être ; j’admire votre talent, je rends hommage à votre âme ; je voudrais être votre sœur…

Mes jugements sur vous pourraient vous montrer des erreurs, mais jamais de fausseté ni de mensonges ; je suis de toute âme, et n’ai qu’une vertu : Aimer, et j’aime pour l’éternité…

Que de fois j’ai désiré me voir près de vous lorsque ces pensées profondes que vous dépeignez si bien, vous animaient ; seul, dans le silence, avec votre propre pouvoir ; seul, avec votre brillante imagination ; pouvant compter chaque pensée comme un prodige de force morale, de prévision presque surnaturelle et qui cependant nous font si bien pressentir que l’homme peut tout embrasser, tout approfondir. Chaque nuit enfantant une pensée nouvelle lorsque tout dort autour de vous, votre génie veille pour nous apporter cette surabondance de force, d’harmonie, et d’Amour.

A mille lieues de vous, je vous vois ainsi ; je crois vivre de votre vie, de vos pensées, mais je ne sais que les sentir, non les dépeindre.

Je voudrais raisonner avec vous vos ouvrages ; exalter avec vous, et vous seul, mon enthousiasme ou ma critique. Avec vous seul, et pour vous seul, être votre justice, votre morale ; votre conscience.

Une vérité éternelle m’anime, je le sens ; elle m’enflamme, vous seul pouvez la comprendre et décrire ces battements d’amour purs, sacrés qui me font aimer pour vivre, et vivre pour aimer, qui, avec un enthousiasme calme et résigné, me font envisager un avenir que je sens, qui sera bonheur et joie pour l’homme s’il peut saisir cette étincelle électrique, qui me semble vérité éternelle, et qui unissant la nature, l’amour, la vérité, doit révéler à l’homme son harmonie existence, et lui dire : Voilà ce que tu es, vois ce que tu dois être !

Un mot de vous, dans La Quotidienne, me donnera l’assurance que vous avez reçu ma lettre, et que je puis vous écrire sans crainte.
Signez-le : A L’E – h.B.

L’Étrangère

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( BALZAC (Honoré de), Lettres à Madame Hanska, tome 1 (1832-1844), Robert Laffont, 1990 )
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