Lettre de Louis Kremer à Henri Charpentier

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Ils promènent leurs élégances insolites

Le poète Louis Krémer écrit pendant quatre ans des lettres pleines de révolte à son ami d’enfance , le poète Henry Charpentier, avant d’être touché devant Compiègne en Juin 1918 et de mourir de ses blessures, à Paris, le 18 juillet 1918. .
Le 20 juillet 1916, c’est encore la Bataille de Verdun ; mais tous les poilus ne sont pas exposés au pilonnage des d’obus et au bégaiement des mitrailleuses : il est de jeunes éphèbes, membres des services de l’intendance, chauffeurs embusqués, transporteurs, « ravitailleurs » qui vivent à une distance respectable du front pour ne s’adonner qu’au paraître à défaut d’exposer leur vie dans les tranchées. Quand un poète écrit à un autre poète, ce n’est pas toujours pour raconter des histoires de poètes.

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20 juillet 1916

Ils promènent leurs élégances insolites, leurs mines désabusées, leurs silhouettes soit de calicots bellâtres, soit de hauts gentleman bien rasés, impeccables sous le képi au bandeau droit, sangles dans la vareuse de bonne coupe, ou flottant dans le raglan ou le burberry caoutchouté. Visiblement, de tels accoutre­ments furent fabriqués sur mesure par le tailleur chic de Paris, de Lyon ou de Bordeaux, avant d’être expédiés a ces adolescents trop corrects par les mères, les épouses ou les amantes qui minaudent avec des sourires, parlent de « leur poilu », célèbrent ses prouesses et ses périls sur le Front, tentent d’apitoyer les amis et connaissances sur son sort, pour que, lorsque rentrera le Héros, les chairs féminines frissonnent et se troublent a son aspect, les mâles palissent de jalousie en le contemplant, les jeunes filles et les dames sur le retour l’oppriment de leurs questions : « Alors quand vous faisiez la Bataille de… ?» Ce ne sont que bottes bien cirées, leggins du bon faiseur, molletières savantes, chaussures anglaises ou américaines fauves, jaunes, brunes, feuille morte, culottes de cheval taillées dans les plus beaux draps, les plus riches velours côtelés, parties d’entre-jambes en cuir havane, gants tannes, cravaches. Joncs, monocles. Dans une bâtisse voisine de la grange ou je m’abrite, quelques-uns de ces éphèbes ont élu domicile. Le nombre de kilomètres, déjà respectable, qui sépare ce village des premières lignes ne permet pas de redouter le péril des obus, tout au plus y entend-on (avec quelle intensité !) le tonnerre diurne et nocturne des artilleries déchainées. 

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( Louis Krémer, D'encre, de fer et de feu, La table ronde, Publié avec le concours de la Fondation La Poste )
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