Lettre de Louis Pasteur à Napoléon III

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Le temps est venu d'affranchir la science expérimentale des misères qui l'entravent.

Louis Pasteur (27 décembre 1822 – 28 septembre 1895) est l’un des plus célèbres scientifiques français, connu notamment pour les expériences ayant permis de mettre au point le vaccin contre la rage. Mais ses travaux étaient aussi orientés vers les applications hygiéniques, agricoles et industrielles de la science. Dans la lettre qu’il envoie à Napoléon III, alors empereur des Français, Pasteur argumente vivement pour défendre les conditions de la recherche scientifique — car selon l’idéologie de l’époque, la science est un moyen de faire résonner l’excellence française dans le monde !

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6 décembre 1868

Sire,

mes recherches sur les fermentations et le rôle des organismes microscopiques ont ouvert à la chimie physiologique des voies nouvelles dont les industries agricoles et les études médicales commencent à recueillir les fruits. Mais le champ qui reste à parcourir est immense. Mon plus grand désir serait de l’explorer avec une nouvelle ardeur sans être à la merci de moyens matériels. Je voudrais trouver, dans les dépendances d’un laboratoire assez spacieux, un emplacement où l’installation des expériences pût avoir lieu commodément et sans danger pour la santé. Comment se livrer à des expériences d’inoculation sans un local propre à recevoir des animaux morts ou vivants ? Comment soumettre à des épreuves variées, dans un laboratoire exigu et sans ressources, les procédés qui, peut-être, rendraient le transport et la consommation de la viande plus faciles ?

Ces recherches et mille autres, qui correspondent dans ma pensée au grand acte de la transformation de la matière organique après la mort, au retour obligé de tout ce qui vient au sol et à l’atmosphère, ne sont compatibles qu’avec l’installation d’un vaste et riche laboratoire. Le temps est venu d’affranchir la science expérimentale des misères qui l’entravent. Tout nous y invite : l’excitation d’un grand règne et la nécessité de maintenir la supériorité scientifique de la France vis-à-vis des efforts des nations rivales.

Sous l’inspiration de ce généreux dessein, je propose à Son Excellence le ministre de l’Instruction publique, la fondation, sous ma direction, d’un laboratoire de chimie physiologique largement doté. En chimie animale, j’essaierai de devenir le disciple de notre grand Claude Bernard, que la maladie arrête au milieu de ses triomphes. En chimie végétale, je poursuivrai la voie ouverte par mes travaux personnels.

J’ose espérer, Sire, que Votre Majesté daignera approuver mon projet. Il serait digne d’inaugurer la nouvelle ère de la prospérité qu’Elle réserve à l’enseignement supérieur et au progrès des sciences.

Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté, le très obéissant et fidèle serviteur,

Louis Pasteur
Membre de l’Académie des Sciences

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( André Besson, Louis Pasteur : un aventurier de la science, Éditions du Rocher, 2003 ) - (Source image : Félix Nadar (1820-1910), French biologist Louis Pasteur / Napoleon III vers 1865 par Alexandre Cabanel, musée du Second Empire (Compiègne) © Creative Commons )
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