Lettre de Louise Labé à Clément de Bourges

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Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d'élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux.

Louise Labé, dite « la belle cordelière », est une poétesse lyonnaise de la Renaissance. Sa vie (1524 ? – 1566) est mal connue. Certains historiens considèrent qu’il s’agit d’une femme de lettres puissante et respectée, d’autres supposent qu’elle s’apparentait davantage à une courtisane. Quoi qu’il en soit, Louise Labé contribue à l’ébullition poétique de la décennie 1550 en France, concomitamment aux recherches de Ronsard et du Bellay par exemple. Elle laisse des sonnets d’inspiration pétrarquiste d’une étonnante modernité (« Je vis, je meurs… »). Dans la lettre suivante ou « épître dédicatoire », Louise Labé évoque la condition des femmes du XVIe siècle… Voilà de quoi inspirer bien des « rimes féminines » !

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(orthographe modernisée par nos soins)

De Lyon, ce 24 juillet 1555.

Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n’empêchent plus les femmes de s’appliquer aux sciences et disciplines : il me semble que celles qui ont la commodité, doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre : et montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvait venir.

Et si quelqu’une parvient en tel degré, que de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s’en parer plutôt que de chaînes, anneaux, et somptueux habits : lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres, que par usage. Mais l’honneur que la science nous procurera, sera entièrement nôtre : et ne nous pourra être ôté, ne par finesse de larron, ne par ennemis, ne longueur du temps. Car ayant été tant favorisée des Cieux, que d’avoir l’esprit grand assez pour comprendre ce dont il a eu envie, je servirais en cet endroit tant d’exemple que d’admonition. Mais ayant passé partie de ma jeunesse à l’exercice de la Musique, et ce qui m’a resté de temps l’ayant trouvé court pour la rudesse de mon entendement, et ne pouvant de moi-même, satisfaire au bon vouloir que je porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et vertu passer ou égaler les hommes : je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux, et s’employer à faire entendre au monde que si nous ne sommes faites pour commander, si [=pourtant] ne devons nous être dédaignées pour compagnes tant en affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir.

Et outre la réputation que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public, que les hommes mettront plus de peine et d’étude aux sciences vertueuses, de peur qu’ils n’aient honte de voir précéder celles, desquelles ils ont prétendu être toujours supérieurs quasi en tout. Pour ce, nous nous faisons armer l’une l’autre à si louable entreprise : de laquelle ne devez éloigner ni distraire votre esprit, jà de plusieurs et diverses idées accompagné** : ni votre jeunesse, et autres faveurs de fortune, pour acquérir cet honneur que les lettres et les sciences ont accoutumé porter aux personnes qui les suivent. S’il y a quelque chose recommandable après la gloire et l’honneur, le plaisir que l’étude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter : qui est autre que les autres recréations : desquelles quand on en a pris tant que l’on veut, on ne se peut vanter d’autre chose, que d’avoir passé le temps. Mais celle de l’étude laisse un contentement de soi, qui nous demeure plus longuement. Car le passé nous réjouit, et sert plus que le présent : mais les plaisirs des sentiments se perdent incontinent, et ne reviennent jamais, et en est quelquefois la mémoire autant fâcheuse, comme les actes ont été délectables.

Davantage les autres voluptés sont telles, que quelque souvenir qui en vienne, si ne nous voulons remettre en telle disposition que [dé]jà nous étions : et quelque imagination qui vienne nous imprimions en la tête, si ne faisons nous bien que ce n’est qu’une imagination passée qui nous abuse et trompe.

Mais quand il advient que mettons par écrit nos conceptions, combien que puis après notre cerveau coure par une infinité d’affaires et incessamment remue, si est-ce que longtemps après, reprenant nos écrits, nous revenons au même point, et à la même disposition où nous étions. Lors nous redouble notre aise, car nous retrouvons le plaisir passé qu[e nous] avons eu ou en la matière dont nous écrivions, ou en intelligence des sciences où [a]lors [nous nous] étions adonné.

Et outre ce, le jugement que font nos secondes conceptions des premières, nous rend un singulier contentement. Ces deux biens qui proviennent d’écrire vous y doivent inciter, étant assuré que le premier ne faudra d’accompagner vos écrits, comme il fait tous vos autres actes et façons de vivre. Le second sera en vous de le prendre, ou ne l’avoir point : ainsi que ce dont vous écrirez vous contentera. Quant à moi tout en écrivant premièrement ces jeunesses que en les revoyant depuis, je n’y cherchais autre chose qu’un honnête passe-temps et moyen de fuir oisiveté : et n’avais point intention que personne [d’autre] que moi les dût jamais voir. Mais depuis que quelques-uns de mes amis ont trouvé moyen de les lire sans que j’en susse rien, et que (ainsi comme aisément nous croyons ceux qui nous louent) ils m’ont fait à croire que les devais mettre en lumière : je ne les ai osé éconduire, les menaçant cependant de leur faire boire la moitié de la honte qui en proviendrait.

Et pour ce que les femmes ne se montrent volontiers en public seules, je vous ai choisi pour me servir de guide, vous dédiant cette petite œuvre, que ne vous envoie à autre fin que pour vous acertainer [=assurer] du bon vouloir lequel de long temps je vous porte, et vous inciter et faire venir envie en voyant cette mienne œuvre rude et mal bâtie, d’en mettre en lumière un autre, qui soit mieux limé et de meilleure grâce.

Dieu vous maintienne en santé.

Votre humble Amie, Louise Labé.

( ) - (Source image : Gravure de Louise Labé (détail), vers 1555, par Pierre Woeiriot © domaine public )
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