Lettre de Luis Buñuel à José Francisco Aranda

2

min

bunuelbon

J'ai grandement participé à la "fière révolution surréaliste".

Luis Buñuel (22 février 1900 – 29 juillet 1983) est un réalisateur espagnol naturalisé mexicain qui se fit connaître comme metteur en scène surréaliste d’avant-garde. Bien qu’il se considérait presque agraphique, le cinéaste tint tout au long de sa vie une posture d’intellectuel afin de ne pas répondre aux questions lorsqu’il n’en avait pas l’envie. Obsédé par la véracité des propos qui étaient tenus à l’égard de sa personne et de son oeuvre, cette lettre est l’exemple parfait de sa préoccupation pour démentir n’importe quelle fausse information. Ici, le réalisateur de Belle de jour revient sur plusieurs points dont son appartenance au Parti Communiste. Bien qu’il la dément, « Los anos rojos de Luis Buñuel » de Roman Gubern et Paul Hammonf confirme bien son engagement au parti français, puis espagnol. Si d’autres erreurs sont présentes dans l’article, bien qu’anecdotiques, c’est que leur source, la soeur de Luis Buñuel, n’est pas fiable. Entre affabulation et réalité, on ne sort jamais réellement de la fiction lorsque nous nous plongeons dans la vie du cinéaste.

A-A+

6 juillet 1959

Mon cher Aranda,

Juan Luis m’a donné votre lettre à laquelle je ne réponds que maintenant et de manière succincte. Je m’excuse d’avance si ces quelques lignes vous paraissent trop concises et sèches, je suis un bien piètre correspondant.

J’ai lu votre article dans le CINEMA 57 et je vous remercie pour votre intérêt et votre bienveillance à mon égard mais je dois vous prévenir qu’il est rempli d’inexactitudes sûrement liées aux sources.

Vous m’avez attribué certaines paroles que je n’ai jamais exprimées telle que : « Il faut aimer l’histoire et la simplicité chronologique, etc. » (Page 16). Ma mère n’est ni issue d’une riche famille, ni noble. La photo de « Bunuel, en 1927, lors d’une retraite » est en réalité un Bunuel habillé en moine parce que j’étais, entre autres, figurant dans le film de Epstein, « MAUPRAT ». […] Je n’ai jamais appartenu au Parti Communiste, ni de 1935 à 1937, ni jamais. […]

Mon amitié avec le curé des Hurdes est beaucoup trop exagérée. Je n’ai jamais lu, ou alors partiellement et rapidement, les Saintes Ecritures et serai incapable de citer même un seul paragraphe. […]

Je n’ai jamais suivi la coutume de manger de la viande crue afin d’imiter les tribus primitives.

Je ne comprends pas, et n’arrive pas à savoir ce que vous voulez dire, lorsque vous dites que la musique classique est employée dans mes films comme une flagellation masochiste. Ni Epsetein, ni Dulac, ne m’ont invité à participer aux « Chansons filmées », je ne vois même pas de quel film il s’agit.

J’ai grandement participé à la « fière révolution surréaliste ». Je n’ai jamais écrit et ne me suis pas occupé de « Notre Natacha ». […]

Comme attaché à l’ambassade de Paris, je ne me suis occupé que du matériel dûment rodé en Espagne et ai demandé à un moment de faire une film dont le nom m’échappe aujourd’hui. Mais je ne suis jamais allé au-delà de ces tâches. Je n’ai rien eu à voir avec « LA TERRE D’ESPAGNE », ni même avec le « COEUR D’ESPAGNE ». Etc. etc.

Après ces diverses déclarations, vous pourrez observer que je ne reviens absolument pas sur vos appréciations personnelles. Je me suis simplement contenté de relever les erreurs d’information.

Je vous préviendrai s’il m’arrive de passer par la France afin que nous puissions nous rencontrer.

Cordialement,

BUNUEL

( Litoral, Cartas et caligrafias, éd. Antonio Jimenez Millan, Malaga, pp. 205-206. ) - (Source image : http://bit.ly/28XOzkJ)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Carte postale de Salvador Dali à Picasso : « Je suis entrain de peindre des véritables chefd’euvre. [sic] »

Lettre de Salvador Dalí à Federico García Lorca : « J’éprouve une rage terrible contre tout ce que j’ai peint jusqu’à hier. »

Lettre de Léo Ferré à André Breton : « Vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. »