Lettre de Marie Dorval à Alfred de Vigny

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Je ne sais que vous dire sinon que je ferai de ma vie ce que vous voudrez.

Quand à partir de 1829, Alfred de Vigny (1797 – 1863) entreprend une carrière d’auteur dramatique, il ne peut que croiser le chemin de la triomphale « première actrice de Paris » : Marie Dorval. Bien qu’il prône la liberté dans le couple et l’indulgence à l’égard de l’adultère, il se montre très jaloux et la fait même suivre par un détective privé, tout en entretenant lui-même une liaison avec une autre jeune femme. Voici la lettre que la comédienne adresse au poète pour lui dire adieu.

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[Jeudi 19 juillet 1838]

Alfred, en me laissant emporter la pensée que j’étais cause de l’altération sérieuse de votre santé, vous m’avez déchiré le cœur. S’il fallait donner la mienne à jamais pour vous épargner une souffrance grave, je le ferais à l’instant. Pourquoi avez-vous été si cruel de m’empêcher d’embrasser votre main, moi, que vous ne voulez plus revoir ! — Je vous le dis, M. Sandeau n’est qu’un prétexte. Mille fois je le prierais de ne plus revenir chez moi. — Tout m’est indifférent excepté vous, Alfred, quoi que vous en pensiez. Ce qui est vrai, c’est que depuis longtemps vous vouliez me quitter, seulement vous avez attendu que vous en ayez eu la force. Aujourd’hui cette force s’appuie sur je ne sais quoi, peut-être une femme qui vous aime et que vous allez aimer ! — Vous amassez contre moi des colères incroyables, je deviens un monstre à vos yeux et je suis écrasée que je n’ai plus le courage de me défendre.

Vous ne m’aimez plus. Si cette indignation que vous excitez en vous contre moi s’éteignait, que resterait-il dans votre cœur ?

Croyez que je suis bien frappée, bien désolée, que je vous pleurerai toujours sans jamais rien mettre à la place de votre souvenir. Oui, quand vous me laissiez la paix, quand vous me faisiez entendre autre chose que des reproches toujours répétées, je sentais tout mon amour pour vous revenir dans mon cœur. Ainsi quand vous m’aurez quittée, tout ce qu’il y a eu d’amer dans nos dernières années disparaîtra pour ne me laisser que le souvenir de tout ce qu’il y a eu d’amour, de tendresse, et de bonté, de dévouement pour moi dans votre âme. Je vous prie aussi de me remettre quelques-unes des offenses dont vous m’accusez, qui jamais ne sont venues de mon cœur, mais peut-être d’une excitation qui me venait de vous, et enfin de tout ce qui s’opposait à vous. — Souvent ma vie a été bien difficile et il fallait bien vous aimer !

Je ne sais que vous dire sinon que je ferai de ma vie ce que vous voudrez. Si cette prophétie que vous m’avez faite il y a bien longtemps, dans les premiers jours de nos amours, pouvaient s’accomplir, j’en serais bien heureuse, je vous le jure ! Mais tout en vivant quelque chose se meurt en moi, c’est mon âme que vous abandonnez.

Je serai inquiète, je vous jure, de votre santé, bien tourmentée ! Ne refusez pas au moins de donner de vos nouvelles à Madame Duchambge quand elle vous en demandera. Si vous étiez malade sérieusement je saurais bien me rendre malade aussi et ne guérir que quand vous guérirez. Je ne sais plus que vous dire Alfred, je suis écrasée, je pleure en vous écrivant et vous disant adieu.

Est-ce donc adieu, est-ce donc à jamais ?

Marie

 

 

( Alfred de Vigny et Marie Dorval, Lettres pour lire au lit : Correspondance amoureuse (1831-1838) )
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