Lettre de Marina Tsvetaïeva à Boris Pasternak

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Moi je n'ai personne qui puisse — ne serait-ce qu'une heure — préférer la poésie à tout.

Pour la journée de la Russie (12 juin), nous vous avions proposé de redécouvrir deux personnalités qui comptent parmi les plus grands écrivains russes du XXe siècle, sinon de tous les temps. La poétesse Marina Tsvetaïeva (parfois orthographié Tsvetaeva) et Boris Pasternak (le célèbre auteur du Dr Jivago) étaient amis. Leur correspondance (parfois croisée avec Rilke), beaucoup plus qu’un document sur la vie et la pensée des gens de lettres, est un sommet de sensibilité et de poésie.

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mi-juillet 1927

Ô Boris, Boris ! sans cesse je pense à toi et physiquement je me tourne vers toi — à l’aide ! Tu n’imagines pas ma solitude… J’ai terminé mon grand poème. Je le lis aux uns, je le lis aux autres : silence absolu — pas un souffle ! — indécent je trouve, et pas du tout par excès d’émotions ! c’est le trou noir total, une paralysie complète de l’entendement […] Or, pour moi, c’est limpide, je n’y peux rien.

Dernièrement j’écrivais à quelqu’un : « Je pense à Boris Pasternak : il est plus heureux que moi, car il a deux ou trois amis poètes qui connaissent le prix de son travail. Moi je n’ai personne qui puisse — ne serait-ce qu’une heure — préférer la poésie à tout. » C’est ainsi. Je n’ai pas d’amis. Il y a bien quelques dames — relations, connaissances, bienfaitrices, capables d’amour parfois (pour moi plutôt que pour mes vers, alors, dans le secret de leur cœur, naturellement ceux de 1916). À quoi bon tout ce travail ? Toutes ces colonnes qui noircissent les pages — à la recherche d’un seul mot, pas même pour la rime, souvent: pour le milieu d’un vers, d’un mot qui (pourquoi — je ne sais pas) a pourtant le devoir sacré de sonner comme… mais de signifier…! Tu connais ça. Voilà encore qui me ramène à toi comme une planche au rivage.

Dans la vie, je me suis, en quelque sorte, faite à la douleur… Même physiquement : je saisis un objet brûlant — je n’éprouve rien ; tout le monde dit : les tilleuls sont en fleurs — je ne sens rien, comme si quelqu’un — un ange gardien qui se serait dit « assez ! » — m’avait glissée, écorchée vive, dans quelque chose d’étanche. Tu te souviens de Siegfried et d’Achille ? Tu te souviens de la feuille de tilleul de l’un et du talon de l’autre ? — C’est toi.

Tu surestimes certainement mon recueil. Il ne vaut que par la nostalgie. Je le livre comme mon dernier lyrique, je sais que c’est le dernier. Sans tristesse. Ce que l’on peut faire, on n’est pas obligé de le faire. Voilà tout. Or dans ce domaine, je peux tout. La poésie lyrique (je ris : comme si les longs poèmes n’étaient pas « lyriques » ! mais convenons de limiter la poésie lyrique aux choses courtes), la poésie lyrique, donc, m’a tenu lieu de foi et de vérité, elle a été mon salut, mon issue à moi-même, en égrenant chaque heure à sa guise, à ma guise. Je suis fatiguée de me diviser, de me briser en mille morceaux d’Osiris. Chaque recueil de poèmes est un recueil de ruptures et de déchirures, le doigt de Thomas planté dans la plaie ouverte d’un poème à l’autre. Qui de nous n’a jamais mis le point final sans que le cœur lui manque : « et après ? ». Avec les longs poèmes, les intervalles se font plus rares, d’une fois sur l’autre, la blessure se referme. Les choses longues — souviens-toi de Schmidt — c’est stable fixe, la poésie lyrique c’est de l’usage unique, du ponctuel, genre vol avec effraction d’une heure de bonheur. (Tu peux rire, si j’effleure en toi la corde lyrique du moment !)

Boris, as-tu jamais lu Tristan et Yseult dans l’original ? C’est la chose la plus amorale et la plus vraie qui soit — sans coupables, rien que des innocents, avec un roi Marc trompé qui aime Tristan et qui en est aimé, avec une Yseult parjure, avec le viol constant des vœux les plus sacrés, avec — pour finir ! — le mariage de Tristan avec une autre Yseult (comme s’il en existait une autre !) — cette Yseult aux blanches mains, par manque d’ardeur, par désespoir et, si on veut, par calcul de l’âme. Et puis, comment ça a tourné court, comment tout l’amour a tourné court, puisqu’ils sont morts séparés…
Cette histoire ne diffère en rien de celle de Kay et Gerda…

Je vais donné à une revue « Envoyé de la mer » (écrit l’été dernier — pour toi) et « Lettre de Nouvel An » (lettre à Rilke) […] ce que j’ai écrit et écrirai jamais de plus dépouillé. Je sais, je dois prendre mon courage à deux mains et recopier. Mais — te — recopier, c’est plus irrémédiable qu’un bon à tirer, c’est la même chose qu’enfant — jeter tout à coup n’importe quoi par la fenêtre d’un train. C’est le vide de cette main d’enfant qui, par la fenêtre du rapide, vient de précipiter… je ne sais pas, moi… disons… le sac à main de sa mère, enfin, quelque chose d’absolument fatal…

Boris, la nature russe me manque, la bardane, la forêt sans lierre… et moi dedans. Si seulement l’on pouvait naître à nouveau…

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