Lettre de Mark Rothko à Clay Spohn

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Je commence à haïr la vie de peintre.

« L’expérience tragique ragaillardie est pour moi la seule source d’art. » — tel était le mot d’ordre de Mark Rothko (1903-1970), peintre et « faiseur de mythe » incontournable de l’art moderne américain. En chantre de la couleur, il privilégia dans son œuvre l’acte de voir à celui de comprendre, notamment avec les intenses nuages chromatiques de ses Colorfield Paintings. Bien qu’il fut reconnu pour son travail prodigieux de son vivant, son tempérament torturé aura raison de lui : il commettra l’irréparable en se donnant la mort de deux coups de lame dans les bras le 25 février 1970.

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11 mai 1948

Rothko
1288 – 6ème Ave.
N. Y.

Cher Clay,

Clyff vient juste de m’apprendre pour ta maladie — heureusement déjà passée, ou presque passée ai-je cru comprendre — Mell et moi nous hâtons de te souhaiter un bon rétablissement, et te redisons que nous pensons à toi et parlons de toi et de l’été très souvent.

Peut-être n’avons-nous pas même répondu à cette longue lettre que tu nous as envoyée cet hiver, mais si j’étais capable de transmettre un peu de moi-même comme tu le fais dans tes lettres, j’écrirais avec plus de plaisir et plus souvent. Les choses sont telles que je dois presque m’arracher à moi-même une page d’unité.

Je commence à haïr la vie de peintre. On commence par s’entraîner avec ce qui est à l’intérieur de soi en gardant encore un pied dans le monde normal. Puis tu es pris d’une frénésie qui t’emporte au sommet de la folie, aussi loin que tu peux aller sans jamais revenir. Le retour est une suite de semaines hébétées pendant lesquelles tu n’es qu’à moitié vivant. C’est l’Histoire [sic] de mon année depuis que je t’ai vu. Je commence à sentir qu’il faut bien rompre ce cycle quelque part. Pour le reste, tu dépenses ton énergie à résister à la succion des mentalités de boutiquiers pour lesquelles, de toute évidence, on traverse cet enfer.

J’aimerais que nous puissions revivre, sous un autre jour, notre dernier été, car aussi souvent que j’y pense, je me le rappelle comme d’un moment capital. Peut-être peux-tu planifier une visite à N.Y. dans un futur proche. Écris-nous encore, s’il te plaît. Et embrasse pour nous Doug, Jerry, et tous nos amis de l’été dernier.

Mark

( Mark Rothko, Ecrits sur l'art, 1934-1969, Champs arts, p. 115-116 ) - (Source image : Flickr Seabamirum)
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