Lettre de Marlène Dietrich à Noël Coward

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Marlene Dietrich large

J’ai perdu mon énergie vitale.

Au début des années 1950, l’héroïne de L’Ange bleu et de Shanghaï Express, Marlene Dietrich, devient la maîtresse du ténébreux acteur des Dix Commandements, Yul Brynner. Cougar avant la lettre, l’icône hollywoodienne, âgée de 55 ans, vit mal leur relation adultérine et sombre peu à peu dans la dépression. En 1956, fatiguée et vulnérable, elle se confie à son ami Noël Coward : une star tombe de son piédestal.

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1956

La semaine dernière, j’étais sur le pas de ma porte quand il est arrivé. Je me promis de faire un sans-faute. Il est entré, souriant, une bouteille sous le manteau. Il est allé dans la chambre et m’a raconté son voyage à Paris, le brouillard qui entourait la Tour Eiffel, les rues, les ponts, les pensées qu’il avait eues pour moi. J’étais debout en face de lui en me disant que je ne rêvais pas. Il est vraiment revenu et il m’aime. Ensuite, il a déchaîné son ouragan sur moi pendant trois heures et je me suis endormie, pour la première fois depuis deux mois. J’ai dormi jusqu’au lendemain sans torture et sans cachets. Il s’est réveillé à onze heures, il avait un rendez-vous à midi. J’ai fait le café, comme d’habitude, comme d’habitude je lui ai donné de l’aspirine après une nuit où il avait bu. Comme d’habitude il est parti un peu hésitant et, à la porte, COMME D’HABITUDE, je lui ai dit : « Quand me donneras-tu de tes nouvelles ? » et il a répondu : « Plus tard. »

Il ne m’a pas appelée. Ce soir-là, Sinatra débutait au Copacabana. J’y suis allée à minuit. Il s’y trouvait. Je suis rentrée chez moi. Il ne m’a pas appelée. J’ai attendu toute la journée de vendredi. Comme il était prévu que je parte en Californie le samedi (je débute au Sands le 13 février), je l’ai appelé le soir à 6 heures. Je me suis annoncée et il a répondu. Je lui ai dit que je partais samedi et il m’a dit qu’il prenait le même avion. Il m’a dit : « Je te verrai à bord. » Mon cœur s’est arrêté de battre. Quelque chose clochait. J’ai pensé qu’il s’en voulait peut-être d’être revenu, que les scènes allaient sans doute recommencer et je lui ai dit : « Je ne te verrai pas avant ? » et il a dit : « Non, je n’ai pas le temps. » Je lui ai dit : Je veux que tu saches qu’il n’y aura aucune complication, pas de scènes, aucun ennui d’aucune sorte, pas de questions. » Il a dit : « Merci, Madame. » Il m’a demandé comment j’avais trouvé Sinatra. Il m’avait vue au spectacle, il m’avait souri très tendrement et d’une manière complice. Je lui ai dit : « Je l’ai trouvé atroce, Sinatra était saoul, il n’avait pas de voix, ce n’était pas un travail de professionnel. » Il a dit : « Je suis resté avec lui jusqu’à 8 heures du matin. » Je lui ai redemandé s’il ne pouvait pas m’appeler plus tard dans la soirée. Il m’a dit non. « Qu’est-ce qui ne vas pas? » Il a répondu : « Je ne désire plus rien. Je n’ai confiance en rien ni en personne. Je n’ai pas confiance en toi non plus. Voilà, tu l’auras voulu. »

« Tu n’as pas confiance en moi ? » Il m’a dit : « Si ». Je lui ai dit : « Tu ne m’aimes donc plus ? » et il a dit : « Tu as dis que tu ne me poserais plus de questions. Il faut que je m’arrête, on vient. À demain dans l’avion ».

Nuit affreuse. Je voulais annuler ma réservation mais après coup, j’ai pensé que je ferais mieux d’y aller, parce que si je n’y allais pas, j’allais me le reprocher, et j’y suis allée.
On m’a emmenée dans l’avion en premier. Il est arrivé plus tard. Il est passé devant moi et il est allé s’asseoir de l’autre côté, le plus loin possible de moi, derrière les couchettes qui étaient déjà prêtes. L’avion, qui était vide, décolla. Il a pris trois verres et il a rejoint sa couchette sans même un regard. Dieu soit loué, je suis allemande. Sinon, j’aurais sauté de l’avion.

Je suis allée me coucher. J’ai pris un Fernando Lamas* mais je ne suis pas arrivée à dormir. Je me suis assoupie en pointillés. C’est alors que soudain, J’AI SENTI SES MAINS SUR MON CORPS PUIS SON CORPS QUI SE COLLAIT AU MIEN. Je ne savais pas où j’étais, je savais seulement qu’il était là. J’ai pris sa main, j’entendais le ronronnement des moteurs, je savais qu’il se trouvait dans ma couchette dans cet avion et j’avais envie de le cacher et de le garder contre moi. Il s’est retiré, il était à moitié sorti de la couchette. Dans un demi sommeil, je lui ai dit : « Viens ! » Il a remis ça, puis il s’est de nouveau retiré en disant : « Non, il y a trop de gens autour de nous. » Je lui ai lâché la main. J’ai ouvert le volet de mon hublot et j’ai vu qu’il faisait jour. Je me suis dit que j’avais rêvé. J’ai regardé par le rideau et, dans la couchette d’en face j’ai vu ses pieds dans les chaussures que je lui avais rapportées d’Italie. Il est reparti s’installer dans le même siège que la veille.

Je suis allée le voir et je lui ai dit bonjour. Il m’a répondu « Bonjour. As-tu bien dormi ? » J’ai pris le numéro de Match qui lui consacrait un article, je me suis penchée sur lui pour le lui donner.

S’il te plaît, écris-moi, je serai au Berverly Hills Hotel jusqu’au 8 février. Le pire, c’est qu’il faut que je travaille. En général, le travail, ça aide les gens qui sont malheureux. Mais avec ce que je fais, impossible de travailler quand je suis malheureuse. Avec un film ce serait différent parce qu’on est soutenu et qu’on n’a pas besoin de tout créer soi-même.
Je ne sais pas comment je vais m’en sortir. J’ai perdu mon énergie vitale. Et dans cette lebensmut, il est difficile d’exister et encore plus difficile d’éblouir le public de Vegas avec un spectacle complètement artificiel et qui demande énormément de préparation.
Ça devient une montagne d’exploits idiots, superficiels, un obstacle que seule la dérision saurait surmonter.
Mais où la trouverais-je ?
Tant que je ne connaîtrai pas ses sentiments, je ne trouverai pas le repos.

S’il est vrai qu’il est jaloux, c’est qu’il m’aime encore. Et si ce n’est pas le cas, alors pourquoi est-il revenu ? Pourquoi t’a-t-il appelé ? Pourquoi m’a-t-il dit que je lui avais manqué ? Pourquoi avait-il une telle envie de moi ?

Comment oublier celui qu’on aime quand on n’a aucune fierté et qu’on n’a pas la ressource de faire une dépression nerveuse, un voyage autour du monde ou de sauter par la fenêtre ?

Je t’aime et j’aimerais pouvoir me comporter comme il convient.

*Un Fernando Lamas est le surnom donné par Marlène Dietrich aux suppositoires : c’est le nom d’un acteur américain qu’elle méprise.

( Maria Riva, Marlene Dietrich par sa fille Maria Riva, Paris, Flammarion, 1993. ) - (Source image : © Wikimedia Commons)
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