Lettre de Michel Bakounine à Adolf Reichel

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Bakounine large

Mais il ne semble pas que je doive mourir de sitôt.

Les lettres de prison forment une catégorie à part de la littérature épistolaire. Seule forme de lien social et parfois seul support d’expression de leurs auteurs, elles sont généralement sans faux-semblants, fenêtres ouvertes sur l’âme de celui ou celle qui est derrière les barreaux. Voici une lettre de prison de Mikhaïl Bakounine (30 mai 1814 – 1er juillet 1876), révolutionnaire russe et théoricien de l’anarchisme. Il est alors détenu à la forteresse de Königstein, la « Bastille de Saxe », près de Dresde. Bakounine avait été arrêté pour sa participation au Printemps des peuples de 1848. Quelques mois avant cette lettre, il avait été condamné à mort puis aux travaux forcés à perpétuité.

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7 avril 1850, Königstein

Mon cher,

J’aimerais que tu apprennes au moins tous les quinze jours que j’ai été fusillé ainsi tu m’écrirais sûrement. C’est aux vivants que tu voulais écrire et maintenant que je suis mort tu m’écris si souvent. Merci, je te remercie de ton amitié. Malgré ton silence, je ne l’ai jamais mise en doute bien que je ne puisse te dissimuler que ton silence m’a très douloureusement troublé. Je n’exige pas de longues lettres, seulement quelques lignes comme tes deux dernières lettres qui m’ont fait un bien fou. Je n’ai donc plus besoin de te dire que je vis encore.

Depuis que je te l’ai dépeinte, rien ne s’est modifié dans ma situation, je ne sais pas encore ce qui m’attend et je m’efforce de me raccrocher à tout. La mort, si elle devait venir, n’a pour moi rien d’effrayant et me serait préférable à une longue détention, c’est-à-dire au fait d’être enterré vivant.

Mais il ne me semble pas que je doive mourir de sitôt. Dans l’ensemble j’ai assez bon moral. Je m’efforce de conserver un équilibre par le travail et par des efforts intérieurs, bien que je sois obligé de te dire que le système pennsylvanien constitue la torture morale la plus atroce et qu’il n’a pu être inventé que pour des Protestants. En ce qui concerne ma situation extérieure et mon sort futur vraisemblable, monsieur Otto a déjà dû t’en parler dans ses lettres et finalement il connaît ma situation mieux que moi-même. Mon cher, je te demande de veiller à ce qu’il soit pleinement payé pour toute sa peine, son travail, le temps qu’il a perdu et les frais occasionnés, c’est actuellement mon seul souci : j’ai depuis longtemps abandonné tout le reste au destin.

Les lettres et l’amitié de Mathilde me sont un réconfort dans ma détention, elle veut venir à Dresde et obtenir l’autorisation de me voir. Je n’ai pas besoin de te dire que cela me ferait un plaisir fou. Mais j’ai l’impression qu’on ne lui permettra pas cette visite. Johanna est, comme toujours, une âme belle ; j’entends par là tout le bien et tout le mal. Elle continue à « théologiser » et se préoccuper de son salut intérieur — le meilleur moyen, comme tu sais, de ne pas l’atteindre — elle donne encore des professions de foi, c(est-à-dire toujours sa vieille maladie, qui dissocie et rend impuissante sa noble nature.

Je suis en train d’écrire ma défense, une œuvre de longue durée, depuis plusieurs mois. Tu sais que je l’écris à contrecœur et avec peine, cependant elle sera terminée bientôt. De ma vie d’ici je n’ai plus rien à te raconter, elle n’est même pas riche en événements.

Toi, je t’aime avec la même chaleur, vérité, fidélité qu’auparavant, et j’espère que tu m’écriras plus souvent. Je salue tous ceux qui pensent à moi.

Adieu, ton

Bakounine

bakounine lettres

( Étienne Lesourd, Michel Bakounine « dans les griffes de l'Ours ! », Lettres de prisons et de déportations (1849-1861), Les Nuits rouges, p.74-75. ) - (Source image : Photographie de Mikhail Bakounine par Félix Nadar)
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