Lettre de Montaigne à sa femme

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Montaigne

Vivons, ma femme, vous et moi, à la belle française.

Michel de Montaigne (28 février 1533 – 13 septembre 1592) est un philosophe et érudit de la Renaissance, auteur des célèbres Essais. Sa culture est profondément nourrie de la sagesse antique, dans la plus pure tradition humaniste. Il est notamment influencé par les lettres de Plutarque, Cicéron, Sénèque et Lucain. Sa propre correspondance s’en inspire, dans son ton comme dans ses principes.
Dans la lettre suivante, Montaigne revient sur des événements malheureux de sa vie ; peu avant ses trente ans, il a perdu son grand ami Étienne de la Boétie, juriste comme lui au parlement de Bordeaux ; puis sa femme, épousée en septembre 1565, Françoise de la Chassaigne, perd un enfant en bas âge. Mais loin de désespérer, le philosophe sceptique utilise la médiation des Anciens pour forger des leçons de vie éclairantes et rassurantes. On n’en attendait pas moins de celui qui écrivait : « la plus constante marque de la sagesse, c’est une constante réjouissance » ! (Orthographe modernisée.)

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10 septembre 1570

Ma femme,

vous entendez bien que ce n’est pas le tout d’un galant homme, aux règles de ce temps ici, de vous courtiser et caresser encore ; car ils disent qu’un habile homme peut bien prendre femme ; mais que de l’épouser c’est à faire à un sot.

Laissons les dire : je me tiens, de ma part, à la simple façon du vieil âge ; aussi en porté-je tantôt le poil, et, de vrai, la nouveauté coûte si cher jusqu’à cette heure à ce pauvre état (et si [=et pourtant] je ne sais si nous en sommes à la dernière enchère) qu’en tout et partout j’en quitte le parti. Vivons, ma femme, vous et moi, à la belle française. Or, il vous peut souvenir que feu monsieur de La Boétie, ce mien cher frère, et compagnon inviolable, me donna, mourant, ses papiers et ses ivres, qui m’ont été, depuis, le plus favori meuble des miens.

Je ne veux pas chichement en user moi seul, ni ne mérite qu’ils ne servent qu’à moi : à cette cause, il m’a pris envie d’en faire part à mes amis. Et parce que je n’en ai, ce crois-je, nul plus privé [=intime] que vous, je vous envoie la lettre consolatoire de Plutarque à sa femme, traduite par lui en français : bien marri de quoi la fortune vous a rendu ce présent si propre, et que, n’ayant enfant qu’une fille longuement attendue, au bout de quatre ans de notre mariage, il a fallu que vous l’ayez perdue dans le deuxième an de sa vie.

Mais je laisse à Plutarque la charge de vous consoler, et de vous avertir de votre devoir en cela, vous priant [de] le croire pour l’amour de moi ; car il vous découvrira mes intentions, et ce qui se peut alléguer en cela, beaucoup mieux que je ne ferais moi-même.

Sur ce, ma femme, je me recommande bien fort à votre bonne grâce, et prie Dieu qu’il vous maintienne en sa garde.
De Paris, ce 10 septembre 1570,

Michel de Montaigne

( André Maison, Anthologie de la correspondance française. Tome 1 : 1492-1610, Éd. Rencontre, 1969. ) - (Source image : Portrait présumé de Montaigne, dit « de Chantilly », par un auteur anonyme (anciennement attribué à Daniel Dumonstier, 1574-1646) (aujourd’hui au musée Condé) © domaine public)
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