Lettre de Nicéphore Niépce

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Nicéphore Niépce large

Je ne me dissimule point les objections que provoquera l'examen critique de mon travail.

Dans cette note en forme de lettre, non envoyée, l’inventeur de la photographie, Nicéphore Niépce, parle de son procédé. À cette époque, il est en correspondance — et en concurrence ! — avec Louis Daguerre, un autre ingénieur français, qui lui donne naissance au « daguerréotype »… alors qu’il s’agit de la même chose. Hélas, Nicéphore Niépce s’éteint prématurément le 5 juillet 1833, laissant peu de temps à la postérité pour le reconnaître. Son neveu améliorera son invention, vingt ans plus tard, en mettant au point le procédé de l’héliogravure.

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1824-1829

[…] Les essais que j’ai l’honneur de présenter sont les premiers résultats, un peu satisfaisants, de mes recherches sur la manière de fixer l’image des objets par l’action de la lumière et de la reproduire par l’impression, à l’aide des procédés connus de la gravure. Je m’occupais de ces recherches, lorsqu’une circonstance récente a précipité notre départ pour l’Angleterre, ce qui m’a empêché de les continuer, et de parvenir peut-être, à de meilleurs résultats. Je désire donc, que l’on juge moins bien ces premiers essais sous le rapport des arts, que d’après les moyens présumés qui concourent à la production de l’effet  ; car c’est de l’efficacité de ces moyens, que dépend une complète réussite.

Je ne me dissimule point les objections que provoquera l’examen critique de mon travail ; aussi réclamerai-je toute l’indulgence qu’il me semble mériter, en ne le considérant que comme la trace d’un premier pas hasardé dans une carrière nouvelle.

On trouvera sans doute mes dessins encadrés faits sur étain trop faibles de ton. Cette défectuosité provient principalement de ce que les jours ne contrastent point assez avec les ombres résultant de la réflexion métallique. Il serait aisé d’y remédier en donnant plus de blancheur, plus d’éclat aux parties qui représentent les effets de lumière, et en recevant les impressions de ce fluide sur de l’argent plaqué, bien poli et bruni ; car alors l’opposition entre le blanc et le noir serait d’autant plus tranchée ; et cette dernière couleur, rendue plus intense au moyen de quelque agent chimique, perdrait ce reflet brillant qui contrarie la vision, et produit même une sorte de disparate.

Mes essais de gravure laisseront aussi beaucoup à désirer, surtout quant à la finesse du trait et à la profondeur des tailles ; toutefois, on sera moins étonné peut-être que je n’aie pas mieux réussi de prime abord, vu l’insuffisance de mes ressources dans un art dont la pratique m’est peu familière. Je crois qu’il n’est pas inutile de faire remarquer à ce sujet que mon procédé est susceptible d’être appliqué sur cuivre comme sur étain ; qu’il peut l’être également sur pierre, et qu’il le serait encore mieux sur verre, en employant l’acide fluorique. Il suffirait dans ce dernier cas de noircir légèrement la partie gravée, et de la placer sur un papier blanc, pour obtenir une épreuve vigoureuse. M. Daguerre, peinture du Diorama, à Paris, m’a conseillé de ne pas négliger ce genre d’application […] qu’il regarde comme éminemment propre à rendre toutes les finesses de la nature.

Parmi les principaux moyens d’amélioration, ceux que nous fournit l’optique sont des plus importants. Cette ressource m’a encore manqué dans un ou deux essais de points de vue à l’aide de la chambre noire, quelque effort que j’ai fait pour y suppléer par des combinaisons particulières. Ce n’est effectivement qu’avec cette sorte d’appareil perfectionné que l’on peut obtenir une parfaite image de la nature, et parvenir à la fixer convenablement. Je regrette de ne pouvoir entrer dans ces détails plus étroitement liés au principe de ma découverte ; mais je ne pourrais m’expliquer là-dessus sans inconvénient : je m’abstiendrai donc d’en parler, bien convaincu que cette explication n’est pas rigoureusement nécessaire pour déterminer une opinion quelconque sur l’objet dont il s’agit. Puisse-t-il paraître digne de quelque intérêt, et surtout, faire augurer favorablement de ses résultats ultérieurs pour les arts auxquels il se rattache.

( Nicéphore Niépce, Correspondance et papiers. Tome 1, rassemblés par Manuel Bonnet et Jean-Louis Marignier, Maison Nicéphore Niépce ) - (Source image : Portrait de Nicéphore Niépce présenté au Musée Nicéphore Niépce de Châlon-sur-Saône © Wikimedia Commons)
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