Lettre de Otto von Bismarck à sa femme

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Bismarck

Le jour d'avant-hier et celui d'hier coûtent à la France cent mille hommes et un Empereur.

Otto von Bismarck (1er avril 1815 – 30 juillet 1898) est un homme politique capital dans l’histoire de l’Allemagne moderne. Il a été fait comte de Bismarck en 1865. La guerre franco-prussienne de 1870 résout la question allemande en retenant la solution petite-allemande, défendue par la Prusse : constituer l’unité nationale de l’Allemagne autour de la Prusse et sans l’empire d’Autriche. Dans cette lettre détaillée à sa femme, Bismarck revient sur cette guerre et l’attitude de Napoléon III.

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3 septembre

Mon cher cœur,

Avant-hier, avant l’aube, je partis d’ici ; j’y suis revenu aujourd’hui, après avoir assisté, dans l’intervalle, à la grande bataille de Sedan, livrée le 1er, dans laquelle nous avons fait environ trente mille prisonniers et rejeté dans la citadelle, où ils durent se rendre avec l’Empereur, les débris de l’armée française, que nous poursuivions depuis Bar-le-Duc. Hier, à cinq heures dans la matinée, après avoir négocié jusqu’à une heure du matin avec Motlke et les généraux français les conditions de la capitulation, le général Reille, que je connais, m’éveilla pour me dire que Napoléon désirait me parler. Je piquai des deux vers Sedan, sans m’être lavé et sans avoir déjeuné ; je trouvai l’Empereur dans une voiture découverte avec trois adjudants ; trois autres se tenaient à cheval à côté de l’équipage. Je descendis de ma monture, je saluai Napoléon aussi poliment qu’aux Tuileries et je lui demandai ses ordres. Il désirait voir le Roi : je lui dis, ce qui était vrai, que sa Majesté avait son quartier à trois lieues de la ville, dans l’endroit où je t’écris maintenant.
À la question de Napoléon qui demandait où il devait se rendre, je lui offris, car je ne connaissais pas la contrée, mon quartier de Donchery, petite localité située près de Sedan ; il accepta et partit en voiture de notre côté, dans le silence du matin, conduit par ses six Français, par moi et par Charles qui m’avait rejoint à cheval dans l’intervalle. Avant d’arriver au village, il craignit un rassemblement possible et me demanda s’il ne pouvait descendre dans une maison d’ouvrier, qui s’élevait, solitaire, sur le chemin ; je la fis visiter par Charles qui annonça que c’était une habitation misérable et malpropre ; « N’importe » dit Napoléon, et je montai avec lui un escalier étroit et délabré. Nous restâmes une heure dans une chambre de dix pieds carrés, renfermant une table en bois de sapin et deux chaises de jonc ; nos compagnons étaient en bas.

Quel puissant contraste avec notre dernière entrevue en 1867, aux Tuileries ! L’entretien était pénible, car je ne voulais pas toucher aux choses qui devaient affliger douloureusement cet homme, abattu par la puissante main de Dieu. J’avais envoyé chercher par Charles des officiers de la ville et fait prier Moltke de venir. Nous envoyâmes ensuite un des premiers en reconnaissance, et nous découvrîmes à une demi-lieue de là, à Fresnois, un petit château avec un parc.
Avec une escorte tirée du régiment des cuirassiers de la garde, j’accompagnai Napoléon jusqu’à cette habitation, et là, nous conclûmes avec le général en chef français Wimpffen la capitulation, en vertu de laquelle quarante à soixante mille Français, je ne sais pas encore le nombre exactement, avec tous leurs équipages, devenaient nos prisonniers. Le jour d’avant-hier et celui d’hier coûtent à la France cent mille hommes et un Empereur. Napoléon est parti ce matin avec toute sa cour, ses chevaux et ses voitures pour Wilhelmshohe près de Kassel.

C’est un évènement mémorable dans l’histoire du monde, une victoire dont nous remercierons le Seigneur notre Dieu avec l’humilité, et qui décide la guerre, bien que nous soyons obligés de la continuer contre la France sans Empereur.

Il faut que je termine. C’est avec une grande joie que j’ai appris par tes lettres et celles de Marie l’arrivée d’Herbert chez vous. J’ai parlé hier à Bill, comme je te l’ai déjà dit par télégraphe, et je l’ai embrassé en présence de Sa Majesté, comme il descendait de cheval et se tenait raide dans le rang. Il est très content et en bonne santé. J’ai vu Jean et Frédéric Charles, les deux Bülow, frais et dispos, au deuxième régiment de dragons.

Adieu mon cœur ; embrasse les enfants.

( Lettres de Bismarck, éd. Léon Vanier, Paris, 1893. ) - (Source image : Otto von Bismarck en 1870, German Federal Archives © domaine public)
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