Lettre de Patrick Dewaere à Gérard Depardieu

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Dis, Gérard, qu’avons-nous fait de notre jeunesse ?

Patrick Dewaere, n’était pas un simple acteur. Il n’était pas habité par ses personnages, il les était. Mystérieux, à vif, Patrick Dewaere reste un mystère pour chaque personne qui visionné l’un de ses films. Acteur mythique de Série noire, il semblait dévoiler un peu plus du visage de l’homme qu’il était à chaque nouvelle apparition sur le grand écran. À trente-cinq ans, l’OVNI du cinéma français disparaIt en se donnant la mort. En juillet 2013, les journalistes de Libération ont décidé de transformer l’Histoire en fiction et donne la parole à ce diamant brut. « Et si Patrick Dewaere ne s’était pas suicidé » ?

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Juillet 2013

Dis, Gérard, t’es dans la salle ? Non ? Tant pis. Ou tant mieux. T’aurais pris le premier rang à toi tout seul. Comme d’habitude… Tu le vaux bien, mais les autres, tu y penses, Gérard ? Ceux qui m’aiment parce qu’ils ne t’aiment plus. Qu’est-ce qu’ils auraient pensé de nous, de ça ? Si t’étais là, tu serais grimpé sur scène, une fois encore, une fois de plus, et alors on aurait joué quoi ? Les Laurel et Hardy du cinéma français ? Pour changer, j’aurais joué Hardy… C’est toi qui aurais fait le maigre et qui aurais pleuré. J’ai jamais aimé les rôles de composition, toi si. On a fini par en jouer tous les deux.

Tu sais ce qu’on aurait joué pour de vrai, en version courte ? La même merde qu’il y douze ans, mais ici. Notre big succès : le Tour de Gaule d’Astérix. Moi en Astérix, toi en Obélix, et une pensée pour Michel qui aurait fait un bon officier romain. J’ai jeté dans la Seine le fusil qu’il m’avait offert le jour de sa mort. J’aime pas les reliques et j’aime pas les amis morts. Ou alors on aurait joué le même truc qu’il y a dix ans sur TF1 : Vingt ans après, d’après le père Dumas, en six épisodes, un chaque soir et applaudissements des sponsors à la fin. La mise en scène de Dayan était nulle, le scénario de Carrère bien ficelé, on s’est marré aux frais de la comtesse Bouygues. La distribution, c’était le bal des vampires : toi en Porthos, moi en Athos, Auteuil en d’Artagnan, Arditi en Aramis. Les mousquetaires par les stars et pour les vieux. Comme ce pays, somme toute. Un vrai petit fromage hexagonal.

Et la Jeanne en Milady Nosferatu, il fallait le faire, non ? Sacrée Jeanne. Nous l’avons tant aimée dans les Valseuses, avec son flingue dans le vagin. J’y ai pensé, le jour où je me suis mis le canon dans la gueule. Trente ans déjà… Heureusement, j’ai pas tiré. J’aurais loupé la suite, ta carrière et la mienne. Et j’aurais pas trouvé le théâtre. J’aurais fait rien de plus qu’un destin. Finalement, Athos me va bien, dans le genre revenant amoureux, souffrant perpétuel. Simplement, je suis plus drôle que lui. Athos ! J’ai lu dans la presse que c’est le nom qu’on me donne, maintenant. Comme toi Obélix, non ? La presse est une armoire à fringues pleines de mites, elles font des trous dans nos têtes, surtout les plus délicates. Toi et moi, on est des délicats.

On m’a demandé dix fois ce que je pensais de ce qu’ils appellent ton évolution, de l’Armorique à Moscou-sur-Vodka. Tu peux pas leur dire que j’ai rien à leur dire ? Ou alors, réponds-leur pour moi. Tout ce que tu diras sera juste, du moment que ça les rend sourds. Je te laisse le copyright.

Dis, Gérard, qu’avons-nous fait de notre jeunesse ? Sa délicatesse, elle est encore vivable ? On était à rien asservis, comme dirait l’autre… des couteaux, labellisés seventies. Laguioles pour chevelus et illusions perdues. Trop longs, pas dans les normes. La lame a traversé bien des cœurs. Elle s’est cassée. Ou elle a rouillé. Surtout rouillé. Dans ce qui est venu ensuite, quel autre choix politique que l’indignité ?

Tu t’es tiré chez les Russkoffs. Depuis vingt-cinq ans, j’ai choisi l’Espagne comme les vieux nazis, mais celle de la Movida pour arrêter ma corrida. J’y suis, j’y reste, une vraie momie, avec dettes, côtelettes et bandelettes. Je n’en sors que pour jouer. C’était une cour de récréation, l’Espagne. Ça l’est toujours pour des animaux comme moi. Le privilège prolonge l’aventure, n’est-ce pas ? Tu viens quand tu veux dans ma Catalogne… J’ai arrêté la boxe et l’héroïne, mais pas la chanson.

À Barcelone, je fréquente la Despentes. Elle a une délicatesse, elle aussi. Je lui dois le nom du spectacle : c’est elle qui m’appelle «Vieux Rimbaud». On va peut-être tourner un film ensemble. Après Corneau, Garrel, Pialat, Poirier, Masson, Desplechin… Entre deux comédies vouées au fisc, je continue de promener ce qu’ils appellent ma blessure et mon énergie. Bientôt, je commence un tournage d’après ce bouquin de Roberto Bolaño, les Détectives sauvages. Moi, en vieux beatnik latino ! Mais on y sent la vie, Gérard, et cet enchantement dur que tu connais… J’aurais aimé jouer ça dans un film de Peckinpah. Il est mort. C’est Iñárritu qui s’y colle. On verra bien. J’ai pas besoin d’essayer le costume, il me va comme un gant de crin, mais je travaille l’accent.

À l’époque où j’ai failli me descendre, un journaleux m’a demandé si je me voyais un jour en vieil acteur. J’ai répondu — je cite, il faut toujours être précis à propos des conneries qu’on a dites, elles nous rappellent à quoi on a survécu : Je serai jamais vieux, moi. C’est à partir du moment où on a peur du lendemain qu’on devient vieux. Moi, j’essaierai de jamais avoir peur du lendemain. Eh bien ! Me voilà vieux, mon vieux, me voilà chauve, toujours musclé, sans graisse et tout plissé, six gosses et toujours sans peur du lendemain. C’est le théâtre, au fond, qui m’a sauvé. J’y croyais pas, je m’en foutais, des textes et du répertoire. J’étais dans la vie immédiate. C’était la force que j’attendais pas. Oui, c’est Langhoff qui m’a sauvé. Son Tramway. Moi, à l’ombre de Brando ! J’ai traversé le miroir en douleur, en douceur. Tu te souviens de Blanche du Bois ? Adjani, bien sûr.

Il y a un an, j’ai joué Arnolphe à la Comédie-Française. Lasalle ne m’a pas fait souffrir dans le rôle. Il m’a fait souffrir le rôle. En regardant Agnès, il m’a suffi de penser à toutes celles qui m’ont quitté. Agnès, c’était Suliane Brahim, tu la connais ? Mon héroïne de substitution. Ma petite mort, une de plus, avec quelque chose de joliment stressé par-dessus le long cou. Quand elle dit que le greffier a clamsé, les gens se marrent en regardant ma tronche, j’ai toujours été doué pour la comédie. Mais quand je lui déclare mon amour sous naphtaline, quand je m’arrache les cheveux qui me manquent, je rajeunis et ils pleurent, parce que c’est trop tard pour moi. J’ai toujours été doué pour la tragédie.

J’aime pas regarder en arrière, surtout quand t’es dans l’air, quelque chose d’affreusement triste bouche les hauteurs du paysage et on dirait que personne ne le voit. Des fois, je me demande ce que t’aurais donné dans les films que j’ai faits avec Maurice. Un jour, sur le tournage de Van Gogh, ça se passait mal et il m’a dit : « La société le prenait pour un raté. Là, c’est moi qui te prends pour un raté. Parce que t’en es un. Toute ta carrière, c’est celle d’un raté. Jeune raté, moyen raté, vieux raté. C’est pour ça que t’es là. Alors l’oublie pas. Joue ce que tu es et joue-le bien, c’est-à-dire comme un raté. N’essaie pas de nous faire croire que tu as réussi. C’est pas crédible. C’est pas ça. » A cause de lui, ou par lui, j’ai replongé. C’est aussi là que j’ai commencé à me demander ce que t’aurais donné dans Police, Sous le soleil de Satan. Ce que t’aurais donné dans Crime et châtiment. C’est le dernier film de Maurice, celui que je préfère. Mais on l’a pas fait. Il est mort avant. C’est ceux qu’on aime qui meurent avant.

Au théâtre, j’ai joué des Russes, surtout Tchekhov, Oncle Vania. Maurice avait raison : je joue naturellement les ratés. Ceux qui meurent après. Qui n’en finissent pas de mourir. Il y en a pour tous les âges, le théâtre est là pour les remercier. Le théâtre, c’est pour quand on a déjà crevé : très au-delà de la nuit, dans une drôle de lumière. C’est fait pour renaître un instant tous les soirs, pas plus. Et pas moins. En remettant une fausse moustache à la place de celle que j’ai rasée. Je suis passé à côté des rôles de jeune premier, comment faire autrement ? C’était pas l’époque, pas le moment. Dans les années 70, les jeunes premiers avaient les rôles de derniers. On était les jeunes derniers.

Pourtant, crois-moi, je t’aurais joué comme personne l’envol du Perdican. J’ai jamais badiné avec l’amour, j’ai toujours eu un côté Musset. Il aurait dû filer en Espagne, lui aussi, avec sa gnôle et ses personnages. Plutôt que de rouler carrosse de poivrot entre souvenirs et académie. Il se serait sauvé. J’ai quand même joué Lorenzaccio. C’est Chéreau qui l’a mis en scène. Gros succès critique, public. C’était l’année de ma palme à Cannes, pour le film de von Trier. Libération a titré : « Un Danois en habit Dewaere ».

J’aurais bien voulu causer ce soir avec toi de nos vies, pour voir qui a le privilège d’être le plus con des deux. L’aîné, c’est moi — de si peu. J’ai 66 balais. Je m’étais donné jusqu’à 30 ans pour réussir ma vie d’acteur : tenir un rôle qui m’aurait donné envie de tout arrêter, après quoi mourir. Cela aussi, je l’ai dit. J’ai dépassé la limite. J’ai raté ma vie, comme tout le monde. J’ai réussi. Le soir, sur mon piano, je joue des airs de blues comme quand j’étais jeune, ou du Bud Powell, sans jamais retrouver le phrasé, sans jamais y parvenir, puisque je ne suis jamais parvenu à rien de ce que j’aurais voulu faire, je suis simplement là. Et toi ? Va savoir…
Dis, Gérard, t’es dans la salle ? T’es venu ? Tant pis. Ou tant mieux. Le premier rang t’était réservé. Viens sur scène, tu verras comme on est bien.

( http://bit.ly/29zlCOo ) - (Source image : Patrick Dewaere, Martino75, 2013 © Wikimedia Commons)
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