Lettre de Paul Eluard à sa mère

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Mes parents chéris, vous devez savoir que, avec quelqu'un, avec ma future épouse, je vous aime plus que tout au monde

Paul Eluard (1895 – 1952) adresse cette lettre à sa mère alors qu’il se trouve au front. Ayant été touché peu de temps avant par la tuberculose, il ne sera pas envoyé au combat mais plutôt engagé comme infirmier dans un hôpital militaire de la Somme. En occupant ce poste, il est au premier plan des horreurs de la guerre. En plus de tout l’amour qu’il porte à ses parents, cette lettre témoigne aussi d’un dégoût certain qu’il exprime à l’égard de l’hécatombe à laquelle il assiste et qui lui forgera une grande âme de pacifiste.

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28 juillet [1916]

Aux armées, HOE 18

Reçu une lettre de toi , ma petite mère chérie et deux photos de papa. Il est très bien, surtout comme pose.

Mes parents chéris, vous devez savoir que, avec quelqu’un, avec ma future épouse, je vous aime plus que tout au monde.

Je prie vingt fois par jour pour que Dieu me pardonne bien tous mes égarements et ne m’y laisse plus retomber.

Ma nature s’adoucira.

Je suis très calme, très sage ici. Mais seul, le canon est insupportable. Quand il est en furie, c’est très pénible de se sentir à l’abri, tandis que d’autres, si près, se font massacrer. On pense à toute la misère qui est si proche. Je suis de garde au bureau. Le roulement ne cesse pas et toutes les 2 minutes, trois coups énormes secouent la baraque.

Petite mère il faut bien penser que Dieu donne un sort admirable à ceux qui se font tuer par soumission – et dont la mort est horrible – et qui la méprisent pour affronter pareil bouleversement.

Il faut bien te soigner. J’ai peur que, nous partis, tu ne manges pas assez. Il faut te faire des bifsteacks [sic], te coucher très tôt, te lever si tard. Songe au sort qui m’attendrait si moi, par exemple, je ne voulais pas me soigner. Fais-le pour nous deux, bientôt nous trois qui t’aimons tant, pauvre petite maman si bonne, que j’ai tant fait pleurer.

[…]

Veux tu prendre le carton qui contient toutes mes lettres – et mon sous-main. Tu fouilleras partout, sans lire – et tu brûleras toutes les lettres que tu sais. Inutile de fouiller dans celles qui portent le timbre russe. J’ai une absolue confiance en toi. Je crois qu’il y en a aussi quelques unes dans des papiers. N’ouvre pas les lettres cachetées à garder.

Je voudrais aussi que tu fasses bien encadrer le portrait de Dostoievsky [sic] que Gala m’a envoyé, simplement en bois noir ou sombre (sans réduire les marges). Ça lui fera plaisir. Il y a aussi un portait de Gala en couleurs dans un livre relié bleu du deuxième Rayon : La musique et la Pantomime. Je voudrais un beau cadre. Ça lui fera plaisir. Il y a un encadreur un peu avant la Gare du Nord dans le Fg St-Denis, en venant de chez nous.

[…]

Soigne-toi bien, ma petite mère. Sois bien tranquille sur mon sort. J’ignore la fatigue maintenant. Je vous embrasse fort toutes les deux.

Paul Eugène

( Paul Eluard, Lettres de jeunesse, Seghers- Poésie d'abord ) - (Source image : Youtube)
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