Lettre de Paul Eluard à son père

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Voilà ce que j'avais pensé : un mariage sans cérémonie, sans invités, sans aucun luxe.

Paul Eluard (14 décembre 1895 – 18 novembre 1952), poète proche du mouvement dada puis pilier du surréalisme, découvre l’amour à l’aube de sa majorité lorsqu’il rencontre Gala, sa future épouse et mère de leur fille, Cécile. Dans cette lettre tout en simplicité, Eluard explique à son père, à l’aube de leur mariage, sa vision du mariage parfait.

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Samedi 13 janvier 1916

Mon cher père,

[…]  Tu ne peux croire comme je suis heureux que tu assistes à mon mariage.

Maintenant, ta volonté, pour les détails de la cérémonie, sera la mienne.

Voici ce que j’avais pensé : un mariage sans cérémonie, sans invités, sans aucun luxe, les circonstances étant complètement anormales et de plus, d’aucuns, qui me sont chers, n’y pouvant assister. Les souffrances et les soucis de ceux-là devraient empêcher la sérénité d’âme et la bêtise compatissante mais confiante de ceux qui ne voient pas la guerre. Certains ont le droit de dire : « Mon âme est malade et perdue pour la plus grande partie de ma vie précieuse. » D’autres devraient dire : « Nous sommes coupables de la guerre ». Mais ceux-là ont le masque, dissimulent et se rejettent mutuellement la faute.

Les uns sont responsables de la vie. Nous en sommes. Les autres sont responsables de la mort et devraient être nos seuls ennemis.

Gala va être baptisée. Maman opine pour que nous invitions tout le monde et pour que Gala se marie en blanc. Ce sont des frais, dont je me dégage et que je ne peux désirer, considérables.

Cet argent nous serait peut-être plus utile pour une chambre confortable où passer nos 4 jours.

Ici, pas même de la paille. J’en ai acheté. Mais je n’ai pas de paillasse. Donc, litière.

Nos chefs font de l’esprit… déplorable d’ailleurs. L’un m’a dit que j’avais de la chance d’être vivant. Et vous, ai-je pensé.

Grand-mère sera très heureuse de t’avoir longtemps. Pour 20 jours, notre vie sera réorganisée. Grand-mère est très faible, très douce, un peu absente de tout.

Ecris-moi longuement. Ne regrette pas ton consentement. Nous aurons la réponse du père de Gala.

Si la guerre finissait bientôt, nous pourrions encore être si heureux, tous ensemble.

Gala vous aime beaucoup. Et je prends une femme dont les vertus de simplicité, de pureté, de douceur et d’amour ne sont pas à exposer devant toi qui les connais.

Et je l’aime infiniment.

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( Paul Eluard, Lettres de jeunesse, Seghers- Poésie d'abord ) - (Source image : Paul-Eugène Grindel (Paul Éluard) vers 1911. Photographe inconnu, Publié (sans indication d'origine) dans Paul Éluard, lettres de jeunesse, éditions Seghers - Poésie d'abord, 1962, © Wikimedia Commons)
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