Lettre de Paul Gauguin à Charles Morice

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L'œuvre d'un homme, c'est l'explication de cet homme.

Retour sur un épisode méconnu de la vie de Paul Gauguin, né le 7 juin 1848. Le peintre s’est installé aux îles Marquises (Polynésie) en 1901, après avoir vécu un temps à Tahiti. Il faut savoir que Gauguin, outrés des abus en vigueur, soutenait les indigènes contre l’administration coloniale. Il avait notamment accusé un gendarme de méfaits qui furent, plus tard, avérés. Mais en mars 1903, le peintre fut assignée en police correctionnelle et condamné.

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avril 1903

Mon cher Morice,

Comme un fait prévu dans le travail sur la gendarmerie des Marquises que je t’ai envoyé, je viens d’être pris dans un traquenard de cette gendarmerie, et j’ai été condamné quand même. C’est ma ruine et peut-être en appel ce sera la même chose. Il faut en tout cas tout prévoir et prendre les devants. Si je perds en appel, j’irai en Cassation à Paris. Je crois que Delzant est quelque chose et il faut que, d’ores et déjà, tu voies quel est le meilleur protecteur pour cette Cour de cassation si je suis obligé d’y aller.

Tu vois combien j’avais raison de te dire dans ma lettre précédente : agis vite et énergiquement. Si nous sommes vainqueurs la lutte aura été belle et j’aurai fait une grande œuvre aux Marquises. Beaucoup d’iniquités seront abolies, et cela vaut la peine de souffrir pour cela.

Je suis par terre, mais pas encore vaincu. L’indien qui sourit dans le supplice est-il vaincu ? Décidément le sauvage est meilleur que nous.

Tu t’es trompé un jour en disant que j’avais tort de dire que je suis un sauvage. Cela est cependant vrai : je suis un sauvage. Et les civilisés le pressentent : car dans mes œuvres il n’y a rien qui surprenne, déroute, si ce n’est ce « malgré-moi-de-sauvage ». C’est pourquoi c’est inimitable. L’œuvre d’un homme, c’est l’explication de cet homme.

Et en cela, deux sortes de beauté, une qui résulte de l’instinct et une autre qui viendra de l’étude. Certes la combinaison des deux avec les modifications qu’elle entraîne donne une grande richesse très compliquée que le critique d’art doit s’appliquer à découvrir. Tu es critique d’art aujourd’hui ; laisse-moi non te guider, mais te conseiller d’ouvrir l’œil sur ce que je viens de te dire en quelques lignes un peu mystérieusement.

La grande science de Raphael ne me déroute pas et ne m’empêche pas un seul instant de sentir, voire de comprendre son élément primordial qui est l’instinct du beau. Raphael est né beau. Tout le reste, chez lui, ne sont que des modifications. Nous venons de subir en art une très grande période d’égarement causée par la physique chimie mécanique et étude de la nature. Les artistes ayant perdu tout de leur sauvagerie, n’ayant plus d’instinct, on pourrait dire imagination, se sont égarées dans tous les sentiers pour trouver des éléments producteurs qu’ils n’avaient pas la force de créer, et par suite, n’agissent plus qu’en foules désordonnées se sentant peureux, comme perdus lorsqu’ils sont seuls.

C’est pourquoi il ne faut pas conseiller à tout le monde la solitude, car il faut être de force pour la supporter et agir seul. Tout ce que j’ai appris des autres m’a gêné. Je peux donc dire : personne ne m’a rien appris ; il est vrai que je sais si peu de choses ! Mais je préfère ce peu de chose qui est de moi-même. Et qui sait si ce peu de chose, exploité par d’autres, ne deviendra pas une grande chose ? Que de siècles pour créer une apparence de mouvement ! Tout à toi.

P. Gauguin.

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( Paul Gauguin, Lettres à sa femme et à ses amis, Paris, Grasset, « Les Cahiers Rouges », 2003. ) - (Source image : Paul Gauguin, Autoportrait au chapeau, 1893, huile sur toile, Musée d'Orsay, © Wikimedia Commons)
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