Lettre de Paul Gauguin à Georges-Daniel de Monfreid

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J'ai voulu me tuer.

Paul Gauguin (1848-1903) peintre et illustre représentant du synthétisme, quitte Paris, sa famille et la France à la recherche de ce qu’il appellera son « moi sauvage ». De ses multiples voyages, et avant de s’éteindre à Atuona, en Polynésie, il enverra de nombreuses lettres à Georges-Daniel de Monfreid, son ami et confident, également artiste.

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Février 1898

Mon cher Daniel,

Je ne vous ai pas écrit le mois dernier, je n’avais plus rien à vous dire sinon répéter puis ensuite je n’en avais pas le courage. Aussitôt le courrier arrivé, n’ayant rien reçu de Chaudet, ma santé tout d’un coup presque rétablie, c’est à dire sans plus de chance de mourir naturellement, j’ai voulu me tuer. Je suis parti me cacher dans la montagne où mon cadavre aurait été dévoré par les fourmis. Je n’avais pas de revolver mais j’avais de l’arsenic que j’avais thésaurisé durant ma maladie d’eczéma : est-ce la dose qui était trop forte ou bien le fait des vomissements qui ont annulé l’action du poison en le rejetant, je ne sais. Enfin, après une nuit de terribles souffrances, je suis rentré au logis. Durant tout ce mois j’ai été tracassé par des pressions aux tempes, puis des étourdissements, des nausées à des repas minimes. Je reçois ce mois-ci 700 fr. de Chaudet et 150 fr. de Mauffra : avec cela je paye les créanciers les plus acharnés, et recontinue à vivre comme avant, de misères et de honte jusqu’au mois de mai où la banque me fera saisir et vendre à vil prix ce que je possède ; entre autre mes tableaux. Enfin nous verrons à cette époque à recommencer d’une autre façon. Il faut vous dire que ma résolution était bien prise pour le mois de Décembre. Alors j’ai voulu avant de mourir peindre une grande toile que j’avais en tête, et durant tout le mois j’ai travaillé jour et nuit dans une fièvre inouïe. Dame, ce n’est pas une toile faite comme un Puvis de Chavannes, étude d’après nature, puis carton préparatoire, etc. Tout cela est fait de chic, du bout de la brosse, sur une toile à sacs pleine de noeuds et rugosités, aussi l’aspect en est terriblement frustre.

On dira que c’est lâché… pas fini. Il est vrai qu’on ne se juge pas bien soi-même mais cependant je crois que non seulement cette toile dépasse en valeur toutes les précédentes, mais encore que je n’en ferai jamais une meilleure ni une semblable. J’y ai mis là avant de mourir toute mon énergie, une telle passion douloureuse dans des circonstances terribles, et une vision tellement nette sans corrections, que le hâtif disparaît et que la vie en surgit. Cela ne pue pas le modèle, le métier et les prétendues règles – dont je me suis toujours affranchi, mais quelques fois avec peur. […]

Je suis fatigué d’écrire, je finis donc en vous serrant cordialement la main.

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