Lettre de Pier Paolo Pasolini à Franco Farolfi

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PierPaoloPasolini

Je suis entrée dans un monde sauvage, sans plus aucune formule

Pier Paolo Pasolini (5 mars 1922 – 2 novembre 1975) est un écrivain, journaliste et réalisateur italien « poétique et politique ». Cet observateur de la vie politique et des transformations sociales de son pays était connu pour un engagement marqué à gauche et des positions parfois polémiques. On retient de lui des chefs d’œuvre dans tous les genres : au cinéma, au théâtre, ainsi qu’en poésie. Dans sa correspondance abondante, les lettres à son ami Franco Farolfi figurent parmi les plus sincères et les plus émouvantes.

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22 août 1945

Cher Franco,

Dans tes lettres, tu n’es pas complètement sincère. Tu me demandes ce qu’est mon ombre, mais il est facile de te répondre, c’est l’absence de mon frère, qui me fait mesurer non plus intellectuellement, mais concrètement notre vie insensée et jamais résolue. Je me regarde toujours de ton point de vue et je me vois rouler dans un train de Casara à Bologne, aller retour, comme un fou dans un corps. Mais je ne peux rien dire d’autre sur moi, parce que tout est disproportionné avec l’énorme silence qui nous a séparés et je ne vois pas l’utilité de recommencer un dialogue interrompu, quand la mort accapare aussi exclusivement mes pensées. Tu me demandes si je suis heureux ? Et je te réponds en te demandant si tu délires. Je suis malheureux, mais pas ennuyé. La vie a un sens précis, et c’est vers mon être infini ; je ne vais plus au-delà de cette pensée, ni vers les hommes, ni vers Dieu. Je vois tout si infini que je ne peux plus m’occuper sérieusement de rien, sinon en le regardant sous l’aspect de l’infini.

Mais ce que je ne sais pas, c’est ce que ton ombre. Puisque tu étais en veine de confidences avec un dénommé Pier Paolo et qu’il est resté exactement le même que celui que tu as connu et aimé à Boogne, tu aurais pu le faire complètement, sans tant de gribouillis et de mots sibyllins. Oh, ne crois pas que je m’occupe de toi par bonté d’âme ; je ne le fais que parce que je suis vivant. Je suis désolé, en revanche, de ne pas pouvoir te faire un discours sensé ; mais c’est la faute de ton style épistolaire ; qui me fait regretter tes effusions et incertitudes d’autrefois. Mais j’espère encore t’entendre râler pour mes cheveux, avec ton peigne de poche à la main, ou te voir manger les oiseaux en dépiautant les petits os, l’u après l’autre. L’affection qui nous lie s’est révélée absolument disproportionnée avec l’immensité de notre égoïsme, et en ce sens, je te conseille de lire les Maximes de la Rochefoucault. Toutefois, « il faut tenter de vivre », on ne sait pas pour quelle raison (ou plutôt, je ne le saurais pas, si je ne devais pas écrire de poèmes), et ensuite, il faudra aussi cultiver notre affection, qui a vraiment beaucoup de choses irremplaçables, c’est-à-dire de nécessaires. Mais sur le « statu quo » ?

Tu as changé ta façon d’écrire, et par conséquent de ce qui te rend vivant. C’est une prémisse esthétique en laquelle je crois. (Du reste un esthétisme absolu, intransigeant, délirant est le dernier point ferme du mystique qui se perd dans le nirvana ; les mots, cher Franco, sont comme une feuille ou un visage, c’est une couleur et un son, une donnée matérielle, c’est l’anneau qui nous lie aux formes inconnaissables, la métaphore, métaphérô, qui nous conduit au-delà, c’est-à-dire hors de nous ; dans le doux monde.)

Ton inquiétude est d’ordre moral ; je crois qu’il s’agit du seul désir (et je le crois parce que moi-même je l’éprouve) et c’est le désir d’être sincère. Je voudrais l’être, je le serais même sans doute si je tenais les hommes en plus haute estime ; j’ai peur que de me découvrir à eux par une impulsion morale supérieure, me rende inconfortable le séjour parmi eux. Confier un secret met davantage en danger celui auquel il est confié. S’il n’en était pas ainsi, je ne craindrais pas de parler clairement de la pourriture que j’ai héritée de mes aïeux.

Mais c’est toi qui m’as ramené à ces pensées que depuis un moment j’avais abandonnées dans la sphère négligeable de la vie des autres.

Les origines de ma poésie, qui est le seul sens de mes journées absurdes et très ordonnées, sont très profondes, mais elle s’en est coupée depuis un bout de temps ; les connaître me les a arrachées. Je suis entrée dans un monde sauvage, sans plus aucune formule ; je suis, à l’intérieur de moi-même, dans une solitude atroce, inhumaine, et de plus en plus je m’enferme dans ce désert, d’où, en me tournant, je revois le monde rendu à son objectivité originelle et redoutable.

Voici que je te parle de moi, misérable que je suis, et toi, qui es peut-être l’ami auquel j’ai le plus enlevé de bandeaux sur les yeux, l’ami qui me regarde avec le moins de pudeur, pardonne ces effusions, dont je n’ai plus besoin, mais qui échappent à ma plume pour la seule et unique raison que je t’écris ; c’est-à-dire pour une raison de solidarité. Quand cette dernière sera retrouvée et que nous nous tiendrons bras dessus bras dessous et que je me foutrai de toi pour tes éternelles petites amies, la chose, espérons-le, se présentera en termes plus simples, et commence donc dès maintenant à faire comme si tu n’avais jamais lu cette lettre que je t’ai écrite pour respecter les convenances.

Je t’embrasse affectueusement.

Pier Paolo

Toutes mes amitiés à ta famille et remercie beaucoup ta maman de la part de la mienne.

( Pier Paolo Pasolini, Correspondance générale (1940-1975), Paris, Gallimard, « Du monde entier », 1991. ) - (Source image : Photographie de Pier Paolo Pasolini durant le tournage de L'Évangile selon saint Matthieu (1964) © domaine public )
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