Lettre de Pierre Bergé à Yves Saint Laurent

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pierreberge

Je sais bien que tu ne liras pas cette lettre ni celles qui suivront mais qu'importe, je t'écris, même si c'est à moi-même que je m'adresse.

Le célèbre couturier Yves Saint Laurent s’est éteint le 1er juin 2008. Pierre Bergé, qui partagea sa vie durant de longues années, lui adresse cette lettre pour combler l’insupportable vide qui, plus que jamais, se fait sentir en ce premier Noël sans celui qui restera l’amour de sa vie.

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25 décembre 2008

Je viens de relire ce discours que j’ai prononcé à l’église Saint-Roch le jour de tes funérailles. Au fond, c’est une lettre que je t’ai adressée. Une lettre publique, mais une lettre tout de même. Pas davantage qu’hier tu ne m’entends aujourd’hui. Alors, pourquoi ai-je envie de t’écrire, de poursuivre avec toi ce dialogue que j’ai commencé il y a six mois ? Je ne saurais le dire. En tous cas, je vais le faire.

Premier Noël sans toi. Nous ne tenions pas particulièrement à cette fête, n’est-ce pas ? D’ailleurs, nous sommes toujours restés à Paris à cause de la collection de haute couture. Je suis à Marrakech, dans cette maison qui fut la nôtre et qui n’est que la mienne désormais, où tout me rappelle notre vie, me raconte notre histoire. Tu sais, ce n’est pas rien cinquante années alignées les unes après les autres et mes souvenirs se brouillent. Que faisions-nous en 1958 ? C’était notre premier Noël et je ne me souviens de rien. Nous habitions place Dauphine. Peu de temps auparavant nous avions entendu Callas à l’Opéra lors de ce fameux gala qui s’ancrera dans nos mémoires. Mais de ce Noël, de ce Noël-là, je ne me souviens pas.

Je suis allé m’asseoir — j’y vais chaque jour — devant le mémorial que j’ai fait élever pour toi. Il y avait beaucoup de touristes, de visiteurs. Certains prennent des photos. Ils ne me dérangent pas. Je suis heureux qu’ils lisent ton nom, qu’ils pensent à toi. C’est ce que j’ai voulu.

Je sais bien que tu ne liras pas cette lettre ni celles qui suivront mais qu’importe, je t’écris, même si c’est à moi-même que je m’adresse. Certes, ces lettres te sont destinées ; c’est une manière de poursuivre notre dialogue. C’est ma façon de continuer à te parler. À toi qui ne m’entends pas et qui ne me répondras pas.

lettresayves

( Pierre Bergé, Lettres à Yves, Gallimard, Folio, 2011 [1ère éd. 2010] ) - (Source image : Wikimedia Commons)
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