Lettre de Pierre Louys à Paul Valéry

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Pierre Louÿs Paul Valéry large

Autant j’aime le cœur et le corps des femmes, autant j’ai de peine à lire leurs vers.

Cette lettre nous invite à entrer dans la bibliothèque de Pierre Louÿs (10 décembre 1870 – 4 juin 1925), roi de la mystification littéraire et de l’érotisme fin-de-siècle (voir par exemple le roman Aphrodite (mœurs antiques), 1896), mais jamais à l’abri d’une remarque misogyne…

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29 juin 1916

Un potache de Charleville (de Charleville !) écrit à 17 ans (à 17 ans !) – rêvant aux nuits tropicales qu’il n’avait jamais vues — ces deux vers :

Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles, / Million d’oiseaux d’or, ô future vigueur ?

Cela, mon vieux Paul, ce sont deux vers comme il n’y en pas beaucoup dans le second Isaïe, ni dans le second Faust, ni dans « le Satyre » ; et comme il n’y en a pas dans l’Apocalypse. Vraiment : relis. Connais-tu dans la Bible une prophétie plus puissante que cela ? Connais-tu autre part une phrase plus justement visionnaire. Et vois comme elle est faite. Elle commence par une hyperbole juste (million) mais déjà inimaginable ; et elle grandit, après un pareil mot ! Elle grandit si bien qu’elle en arrive à donner aux mots une force acquise bien plus qu’elle ne se sert de leur force innée. – En écrivant ceci, je me demande si ce n’est pas là tout l’art du style, fort au dessus du détail « ensorceler une loque ». – « Oiseaux » emplit non seulement la surface, mais la profondeur du ciel. – « D’or » … mais oui. « O » l’invocation. – « Future » transforme tout. – Enfin le mot « vigueur » prend ici une force, qu’il n’avait jamais eue en français. Ouvre Littré, tu verras. Ces lignes sont d’abord pour te dire que la syllabe « d’or » ne peut pas soulever une objection de principe. – Si tu la vois bonne à l’endroit où tu l’as écrite, garde là. J’aimerais mieux : Sous les espèces d’un sein reconnaissant (…) Enfin, le vers de Rimbaud est ici posé pour « la vertu qu’il a d’égorger les faux » disent les poéticiens louÿsiaques. Je ne crois pas en Marceline ; ni en ses rivales. Autant j’aime le cœur et le corps des femmes, autant j’ai de peine à lire leurs vers (…)

Autre chose. Qu’est ce que c’est que ce M. Fontaine ou Lafontaine ou Defontaine qui aurait écrit une « Psyché » ? Je connais un Algérien, Lucius Appuleius (…) Et aussi un castrothéodoricien, Jean de la Fontaine, qui a publié en 1669 : Les Amours de Psyché et de Cupidon. Et enfin, surtout (car le bouquin de 1669 ne vaut pas une heure de lecture) surtout quelques vers inouïs de Poe, qui par merveille, sont également beaux dans le français de Mallarmé (…) J’aime mieux te reproposer « Psyché ». Et il y a un moyen bien simple de calmer tes scrupules. – Ajoute un mot, si tu le désires (…) Fais ce que tu voudras de ce titre ; mais s’il te convient, si le mot « Psyché » t’apparaît en tête, prends-le, arrange-le, – en tout cas, n’y renonce pas (…)

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