Lettre de Pierre Reverdy à Max Jacob

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Les cérébraux dominent et je les méprise.

En 1926, Pierre Reverdy, poète français associé au cubisme et aux débuts du surréalisme, a presque quarante ans et s’est condamné lui-même à l’exil d’une ville qui a pourtant été si tendre pour lui, Paris. Ayant tout au long de sa vie amené la poésie à sa forme la plus pure, l’homme semble être désormais prêt à dédier sa vie à la simplicité ; la simplicité souveraine qui se détache de toutes superficialités. À qui d’autre que son compagnon de jeunesse, Max Jacob, aurait-il pu transmettre ce message bouleversant, celui d’un homme en pleine renaissance ?

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1926-1927

Mon cher Max,

J’ai de plus en plus en horreur la vie intellectuelle — les cérébraux dominent et je les méprise, je les vois si inférieurs, si impuissants autrement qu’en apparence. Ils ne sont bons qu’à me faire sentir avec leur facilité vaine combien je suis inapte à des besognes ou à des préoccupations stériles, inutiles, à des jeux de commis voyageurs supérieurs. Faire n’importe quoi — sur n’importe quoi, avec cette aisance qui a si peu changé depuis le lycée. Ils sont hommes et tout ce qui est inhumain les intéresse — mais le vrai — mais la nature — ce sol ferme où tous les mots doivent d’abord avoir plongé de très longues racines — ils s’en soucient fort peu.

Il y a un rond-de-cuirisme littéraire — et ce rond-de-cuir, c’est l’isolateur de l’esprit — s’appuyer sur ses connaissances c’est agréable et beau — mon Dieu, je ne suis rien — mais n’être capable de puiser que dans ses connaissances apprises, ce n’est plus humain, même artistiquement plus humain. Que faire dans cette foule de gens pointus parlant une autre langue ? Ma tête est engourdie et pleine d’embarras de voitures. Mais quand j’ai une plume à la main les mots qui en découlent viennent d’une autre source. Il arrive que ma tête s’éclaire et que je voie dans le filet d’eau claire des boules d’or — des lames de cristal, mais sur le fond toujours ces lourdes pierres grises — et le sable vivant et les pieds nus du pêcheur que je suis, qui se repent et qui remercie Dieu maintenant même de m’avoir permis malgré mon ignorance de mettre au soleil tout ce qui dans un homme est le meilleur et qu’oublient trop — ou que n’ont pas ceux qu’a abusés les science. Et comme il n’y a que peu de poètes qui vaillent parmi les poètes, il n’y a, bien entendu, parmi ceux qui savent, que peu de gens qui vaillent — pour moi j’ai remarqué qu’ils n’ont pas su se dégager de l’esprit élève — bon élève — c’est toujours la même prétention puérile, la même certitude que donne une chose apprise d’un autre en qui l’élève fatalement croit ferme, parce qu’il ne peut faire autrement et qu’il vient renforcer de sa certitude celle qu’affirme celui qui  avancé la chose apprise

C’est ainsi d’ailleurs que se perpétue la lumière par le monde ! Comme je me sens toujours davantage à part de ce monde. Quelle douleur j’en ai ! et sans moyens de prendre enfin du moins une attitude nette. Être ce que je suis. N’être que ça — (celui qui ne fera jamais que des poèmes, as-tu dit (paraît-il !!) — mais au moins loin de tout ce qui faut autre chose qui ne m’intéresse pas.

( Les plus belles lettres manuscrites, Bibliothèque Nationale / Éditions Robert Laffont, S. A., Paris, 1992. ) - (Source image : http://bit.ly/2bBtjrq / Max Jacob par Carl van Vechten, 1934 © Wikimedia Commons)
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