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Je n'ai jamais nourri de haine à l'égard du peuple allemand

Lettre de Primo Levi à son traducteur allemand Heinz Riedt

Survivant d’Auschwitz, Primo Levi est l’un des grands écrivains de la Shoah, témoin capital  d’Auschwitz, qu’il a décrit inlassablement et légué aux générations futures. Rongé par la culpabilité, son décès mystérieux le 11 avril 1987, suicide ou accident, relança toutes les interrogations sur la survie des rescapés de la barbarie nazie. Si ses œuvres, empreintes d’un souci scientifique de restituer la réalité historique, oscillant entre la littérature et l’histoire, le témoignage et la réflexion, jamais il ne put comprendre la barbarie nazie. Illustration dans cette lettre à son traducteur allemand.

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Mai 1960

[…] Ainsi, nous en avons terminé : j'en suis heureux, satisfait du résultat, je vous en suis reconnaissant, et je suis en même temps un peu triste. Vous le comprendrez: c'est le seul livre que j'aie écrit, et maintenant que nous avons fini de le transplanter en allemand je me sens comme un père dont le fils est devenu majeur et part, et qui ne peut plus s'occuper de lui.

Mais il y a encore autre chose. Vous vous serez probablement aperçu que le Lager, et avoir écrit sur le Lager, ont été pour moi une aventure importante qui m'a changé profondément, m'a mûri et m'a donné une raison de vivre. C'est peut-être de la présomption, mais le fait est qu'aujourd'hui, moi, le détenu 174 517, grâce à votre entremise, je veux parler aux Allemands, leur remettre en mémoire ce qu'ils ont fait, et leur dire : " Je suis vivant, et je voudrais vous comprendre afin de vous juger."

Je ne crois pas qu'une vie humaine ait nécessairement un but bien défini, mais si je pense à ma propre vie et aux buts précis que je me suis fixés jusqu'ici, je n'en distingue qu'un de bien précis et conscient, et c'est justement de porter témoignage, de faire entendre ma voix au peuple allemand, de "répondre" au capo qui s'est essuyé la main sur mon épaule, au docteur Pannwitz, à ceux qui pendirent "le Dernier", et à leurs héritiers.

Je suis sur que vous n'avez pas mal compris. Je n'ai jamais nourri de haine à l'égard du peuple allemand, et si j'en avais nourri, j'en serais guéri maintenant, après vous avoir connu. Je ne comprends pas, je ne supporte pas qu'on juge un homme non pour ce qu'il est mais à cause du groupe auquel le hasard l'a fait appartenir […]

Mais je ne puis dire que je comprends les Allemands : or, une chose qu'on ne peut comprendre constitue un vide douloureux, une piqûre, une irritation permanente qui demande à être soulagée. J'espère que ce livre aura quelque écho en Allemagne : pas seulement par ambition, mais parce que la nature de cet écho me permettra peut-être de mieux comprendre les Allemands. d'apaiser cette irritation.

8 commentaires

  1. lannevere

    Les generations d’allemands qui ont vecu cela,mis a part les chiens..doivent etre dans un cauchemard permanent..quand aux djeuns..ils sont je le sais avides de savoir..alors ayons espoir en eux et ne les embetons pas trop..vigilance.

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  2. HERRERA EVELYNE

    Barbarie innomable qu’étaient ces camps, où l’Humain n’était plus considéré parce que faisant partie
    d’un groupe qui, à cause de fanatiques, de fous dangereux, ont péris dans d’effroyables souffrances.

    Quelle honte ! J’ai mal pour tous ceux qui souffrent d’injustice…et, comme Primo Lévi, je ne comprends pas.

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  3. Forin

    Bonjour, merci, c’est très émouvant. Seulement, dans l’avant-dernier paragraphe, il manque un accent circonflexe sur le u de « sur ». Pardonnez de nouveau cette attention aux détails. Cordialement.

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  4. manon farmer

    Les Allemands n’ont tellement pas l’apanage de la barbarie aveugle et inconsciente! et les Juifs n’ont =tellement pas= « l’apanage » du martyr. Que fait-on du Rwanda ?`le =génocide= des Tutsis ? et l’Amérique du Nord? le =génocide= des Premières Nations? etc.etc.etc. Ad Nauseum. On dirait bien qu’il n’y en a que pour l’holocauste

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    • Delaygue

      Le témoignage, la pensée de Primo Lévi valent au-delà de toute précision de l’origine du martyr dont il s’agit. Ces témoignages de la Shoah ont un sens pour tous les génocides suivants et devraient, au lieu de faire surgir un questionnement sur leur classification, renforcer le seul souci collectif d’amener les humains à s’interroger sur l’avenir de l’homme, quel qu’il soit, et sur sa malheureuse spontanéité à fragmenter, sectionner, (au propre et au figuré). S’interroger sur l’homme pouvant ou non atteindre enfin une humanité solidaire et non discriminante. Or, madame, votre remarque montre bien que pour l’instant, l’humanité est très très partagée et toujours à l’affût de discrimination, même en réclamant le contraire.
      L’histoire et la culture des peuples sont diverses, le résultat est le même : au Rwanda, il s’agissait d’une guerre civile, basée sur des siècles d’inégalité, où la frustration a démesuré la haine, où une partie de la population a voulu éliminer l’autre profitant d’une terrible manipulation. Au Cambodge, un génocide a eu lieu avec pour foyer la peur d’un noyau de dirigeants d’être renversé, de perdre le pouvoir… (on parle moins de la Guinée, élimination des « intellectuels). La Shoah, c’est la froide détermination d’une entité politique extrême qui planifie et administre un crime contre l’humanité à l’échelle d’un continent, en attendant plus, dans l’idée de soumettre le monde.

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    • Marcy

      Oui l’holocauste est unique car il est le seul meutre INDUSTRIEL d’un peuple vivant dans plusieurs pays. Un meutre organisè et perpetrè a la vue et a la connaissance du monde .rien et aucun gènocide ne peut etre comparè…

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  5. Fabritz C.

    Pourquoi parler ainsi des catastrophes et poser une echelle de valeurs sur les vicitmes de la barbarie humaine ? Si les tutsis pouvaient ecrire ou decrire leur tragique destin, nous serions des millions a lire et a nous lamenter sur leur triste sort.
    De meme, les indiens d’Amerique ont laisse des temoignages dechirants sur leur sort et certains textes sont des pamplets contre la guerre et a leur facon, ils ont invente l’ecologie et le respect des droits de l’homme en harmonie avec la nature..
    Dire qu’il y en que pour l’holocauste est une contre verite, toutes les tragedies humaines sont, ont ete ou seront racontees. Je ne comprend pas votre agacement sur un sujet universel qui nous est si proche et encore si incomprehensif.
    Depuis des lustres, je me suis penche devant le monument de cruaute et de terreur subi par la retraite de Russie des troupes de Napoleon qui, parties avec plus de 600.000 hommes est revenue avec moins de 20.000 cadavres vivants.
    Puis-je encore temoigner de cette tragique holocauste en decrivant le paralelle entre les lithuaniens de cette epoque avec ces memes lithuaniens qui ont massacre plus de 350.000 juifs durant la derniere guerre sans l’intervention d’un seul soldat allemand ? Tout est affaire de proportion selon vous , alors que dire de Staline et de ses 25 millions de morts ? En conclusion, nul peuple n’a le merite des horreurs qu’il a subi mais ceux qui savent le dire pu l’ecrire doivent le faire.
    Est-ce la faute du peuple juif de posserder plus de Prix Nobel de litterature que d’autres peuples qui ont autant souffert ?
    J’espere avoir dilue le gout un peu acide de votre intervention on y mettant un peu plus de douceur dans votre coeur .
    Croyez moi si les jufs avaient moins souffert que tous les autres peuples dans notre histoire, on n’en parlerait moins.

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    • Nicolas Bersihand

      Bonjour et merci de votre commentaire. Je tiens à vous répondre : DesLettres n’a aucun « agacement » quant à la Shoah et ne pose aucune échelle de valeurs sur les victimes de la barbarie humaine. Vendredi dernier, c’était la mort de Primo Levi et il nous a semblé intéressant de publier cette lettre, inédite en français à ce jour. Et vous trouverez sur notre site bien d’autres lettres de victimes de la barbarie humaine. Enfin, sSi vous désirez nous soumettre des lettres de Tutsi, d’Indiens d’Amérique ou de victimes des Lituaniens, nous serons ravis d’envisager leu publication. En vous souhaitant une bonne lecture, cordialement, DesLettres

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