Lettre de Prosper Mérimée à Viollet-le-Duc

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Nous avons une infinité de vieux préjugés, de vieilles habitudes qui tiennent à une civilisation qui n'est plus la nôtre.

Prosper Mérimée, né en 1803, est un historien, écrivain et archéologue français. Il rencontra l’architecte Viollet-le-Duc en lui confiant la restauration d’édifices français en péril. Dans cette lettre qu’il lui adresse, il remet en cause l’héritage qui nous provient des Anciens.

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1858

Mon cher Ami, je crois que vous attribuez aux anciens un procédé qui appartient aux  hommes de génie de tous les temps. Il me semble que l’expérience et le calcul ne servent qu’à montrer que l’intuition qu’on a eue est juste. C’est la preuve d’une opération de l’esprit fort singulière. Un homme rêve et remue plusieurs idées vieilles : tout d’un coup il en vient une nouvelle. On ne sait pas plus le comment ni le pourquoi qu’on ne sait comment de la conjonction d’un mâle et d’une femelle il naît un enfant. Le grand avantage des anciens à mon avis, a été de venir les premiers. Homère m’a volé un grand nombre de belles choses que j’aurais peut-être inventées, s’il ne les avait dites avant moi. Ils avaient encore le bénéfice d’une éducation moins bête que la nôtre. On ne les abrutissait pas par une multitude de détails, parce qu’ils n’étaient pas obligés de savoir tant de choses que nous. Enfin la première de toutes les sciences, celles du cœur humain, était plus facile dans un pays où l’on vivait dans la rue et où tout le monde se mêlait de tout.

Dans les arts, je ne crois pas qu’ils aient procédé par intuition. Il me semble que dans la sculpture, par exemple, ils ont commencé par où commencent les enfants, exagérant ce qui les frappait et arrivant petit à petit à mettre en relief ce qui doit frapper tout le monde. Ils ont commencé par faire les Dieux gros comme des colosses, puis ils leur ont donné la forme humaine divinisée.

Si je conteste vos prémisses, je suis cependant tout près d’adopter vos conclusions. Il me paraît certain qu’on ne peut plus, aujourd’hui formuler de principe absolu sur rien, ni par conséquent ramener tout à un système unique. Notre rôle dans les arts est très difficile.

Nous avons une infinité de vieux préjugés, de vieilles habitudes qui tiennent à une civilisation qui n’est plus la nôtre, et, en même temps, nous avons nos besoins, nos habitudes, nos convenances modernes. Concilier tout cela me paraît la mer à boire. Cependant nous avons, comme les anciens, la faculté de raisonner et un peu celle de sentir. Pour moi je crois que c’est par le raisonnement qu’il faut travailler notre génération et je suis convaincu qu’en l’habituant à raisonner on parviendra à perfectionner un peu son goût. Observez que dans un grand nombre de cas le raisonnement rend compte du jugement que le goût a prononcé. Très souvent (peut-être toujours), le sentiment du goût n’est qu’un raisonnement involontaire et dont les termes nous échappent. Il y a des idées si subtiles que les mots manquent pour les exprimer, mais on les comprend néanmoins.

PR M.

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( Viollet-le-Duc, La correspondance Mérimée - Viollet-le-Duc, Éd. du CTHS ) - (Source image : Prosper Mérimée, écrivain et historien français (1803-1870), © Wikimedia Commons / Eugène Viollet-le-Duc (January 27, 1814 – September 17, 1879) par Nadar, © Wikimedia Commons )
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