Lettre de R. M. Rilke à Lou Andreas-Salomé

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Tu donnes des désirs solaires à mes rouges crépuscules.

Rainer Maria Rilke (4 décembre 1875 – 30 décembre 1926), poète allemand, a élu pour muse Lou Andreas-Salomé, une intellectuelle bohème de quatorze ans son aînée, qui fit aussi succomber le cœur de Nietzsche et de tant d’autres. Rilke adresse à son égérie une correspondance poétique, qui ne lésine ni pas sur les métaphores pour atteindre un authentique lyrisme, comme l’illustre cette lettre datée de 1897, c’est-à-dire de l’année de leur rencontre.

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9 juin 1897

Mercredi soir.

[…] Et le soleil, après ce nouvel orage violent, entre à flots dans ma chambre, si abondamment que l’on pourrait vraiment imaginer y voir dans chaque recoin un bonheur en or massif. Je suis riche et libre, et, respirant profondément, je revis en rêve chaque seconde de l’après-midi. Je n’ai plus aucune envie de sortir aujourd’hui. Je veux m’abandonner à de doux rêves et, de leur éclat, comme de guirlandes pour t’accueillir, parer ma chambre. Je veux emporter dans ma nuit la bénédiction de tes mains sur mes mains et tes cheveux. Je ne veux parler à personne pour ne pas gaspiller l’écho de tes paroles qui tremble tel un émail sur les miennes et enrichit leurs harmonies, et une fois le soleil couché, je ne veux voir brûler aucune lumière pour allumer au feu de tes yeux mille douces offrandes…

Je veux m’élever en toi comme la prière de l’enfant dans l’allégresse du matin, comme la fusée parmi les astres solitaires. Je veux être toi. Je rejette les rêves qui t’ignorent et les désirs que tu ne peux ni ne veux exaucer. Je ne veux rien faire que te louer, ni soigner aucune fleur si elle ne te pare pas ; je ne veux pas saluer un oiseau ignorant le chemin de ta fenêtre, ni boire à un ruisseau n’ayant pas goûté à ton reflet. Je ne veux pas aller dans un pays que tes rêves, tels des thaumaturges étrangers, n’auraient pas visité, ni habiter dans une cabane où tu ne te serais jamais reposée. Je ne veux rien savoir du temps qui t’a précédée dans mes jours, ni des êtres qui y demeurent. S’ils le méritent, je déposerai sur leur tombe, en passant, un rare souvenir fané, car je suis trop heureux pour être ingrat. Mais le langage qu’ils me parlent maintenant est celui des pierres tombales, et s’ils prononcent un mot, je ne saisis à tâtons que des lettres froides et figées. J’estimerai ces morts heureux ; car ils m’ont déçu, mal compris, maltraité — et conduit à toi par ce long chemin de souffrance. — Maintenant, je veux être comme toi. Et mon cœur brûle devant ta grâce comme la lampe éternelle devant la Madone. […]

Ô toi, si riche, tu donnes des rêves à mes nuits, des chansons à mes matins, des buts à mes jours et des désirs solaires à mes rouges crépuscules. Tu donnes sans fin. Et je m’agenouille et tends les bras pour recevoir ta grâce. Ô toi, si riche ! Je suis tout ce que tu veux. Et je serai esclave ou roi selon que tu t’irrites ou tu souris. Mais ce qui me fait exister — c’est toi.

Cela, je le dirai souvent, très souvent. Mon aveu mûrira, toujours plus sobre et plus simple. Et le jour où je le dirai très simplement, tu le comprendras simplement, et alors notre été sera là. Et il s’étendra au-delà des jours de ton

René

Aujourd’hui, tu viens ?

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( Rainer Maria Rilke, Lettres à Lou Andreas-Salomé, traduction par Dominique Laure Miermont, Mille et une nuits, 2005 ) - (Source image : Photo of Rainer Maria Rilke, 18 septembre 1900, domaine public / Lou Andreas-Salomé © Wikimedia Commons)
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