Lettre de René Magritte à Michel Foucault

2

min

magritte foucault

Il n'y a pas lieu d'accorder à l'invisible plus d'importance qu'au visible, ni l'inverse.

Le peintre surréaliste belge René Magritte (21 novembre 1898 – 15 août 1967) a beaucoup réfléchi aux fondements de la représentation picturale et à l’effet de la pensée du peintre sur l’objet qu’il représente. En 1966, alors que Les Mots et les Choses vient de paraître et que la France est en pleine effervescence structuraliste, Magritte écrit à Michel Foucault pour lui faire part de nouvelles idées… Ceci n’est pas un traité de philosophie de la perception !

A-A+

23 mai 1966

Cher Monsieur,

Il vous plaira, j’espère, de considérer ces quelques réflexions relatives à la lecture que je fais de votre livre « les mots et les choses »…

Les mots Ressemblance et Similitude vous permettent de suggérer avec force la présence — absolument étrange — du monde et de nous-mêmes. Cependant je crois que ces deux mots ne sont guère différenciés, les dictionnaires ne sont guère édifiants quant à ce qui les distingue.

C’est me semble-t-il que, par exemple, les petits pois entre eux ont des rapports de similitude, à la fois visibles (leur couleur, leur forme, leur dimension) et invisibles (leur nature, leur saveur, leur pesanteur). Il en est de même du faux et de l’authentique, etc. Les « choses » n’ont pas entre elles la ressemblance, elles ont ou n’ont pas des similitudes.

Il n’appartient qu’à la pensée d’être ressemblante. Elle ressemble en étant ce qu’elle voit, entend ou connaît, elle devient ce que le monde lui offre.

Elle est invisible tout autant que le plaisir ou la peine. Mais la peinture fait intervenir une difficulté : il y a la pensée qui voit et qui peut être décrite visiblement. « Les Suivantes » [nb : les Ménines] sont l’image visible de la pensée invisible de Vélasquez. L’invisible serait donc visible parfois ? À condition que la pensée soit constituée exclusivement de figures visibles.

À ce sujet, il est évident qu’une image peinte — qui est intangible par sa nature — ne cache rien, alors que le visible tangible cache immanquablement un autre visible — si nous en croyons notre expérience.

Il y a depuis quelques temps, une curieuse primauté accordée à « l’invisible » du fait d’une littérature confuse, dont l’intérêt disparaît si l’on retient que le visible peut être caché, mais que ce qui est invisible ne cache rien : il peut être connu ou ignoré, sans plus. Il n’y a pas lieu d’accorder à l’invisible plus d’importance qu’au visible, ni l’inverse.

Ce qui ne « manque » pas d’importance, c’st le mystère évoqué en fait par le visible et l’invisible, et qui peut être évoqué en droit par la pensée qui unit les « choses » dans l’ordre qui évoque le mystère.

Je me permets de proposer à votre attention les reproductions de tableaux ci-joints, que j’ai peints sans me préoccuper d’une recherche originale de peindre.

Je vous prie, etc.

René Magritte

 magritteécrits

( René Magritte, Écrits complets, Paris, Flammarion, coll. « Écrits d'artistes », 2009. ) - (Source image : Magritte, renemagritte.org / Michel Foucault © Ozkok-Sipa)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

Lettre de René Magritte à André Bosmans : « Les images peintes sont l’égal de la parole, sans se confondre avec elle. »

Lettre de René Magritte à Richard Dupierreux : « Vous n’êtes qu’une vieille pompe à merde. »

les articles similaires :