Lettre de Robert Doisneau à Maurice Baquet

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Robert_Doisneau 1992

Dans les conditions où je me trouvais je n'ai fait aucune photo, j'avais honte.

Robert Doisneau (14 avril 1912 – 1er avril 1994) est un photographe français, parmi les plus populaires de l’après-guerre. Son cliché Le Baiser de l’hôtel de ville, entres autres prises en noir et blanc des rues de Paris et de sa banlieue, dont il est originaire, a fait le tour du monde. Dans la lettre suivante, Doisneau écrit à son ami de trente ans, Maurice Baquet, violoncelliste de génie et acteur, et sujet de nombre de ses photographies.

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Mardi 5 septembre 1961

Mon cher Maurice,

Je ne sais pas très bien où tu es, il y a tellement de capitales dans tes Amériques que ton voyage risque de durer encore des années.

Pour moi, je reviens de vacances et à la fois d’Espagne jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, évidemment guidé par les coquilles de Shell. Je suis encore tout vibrant de tant de kilomètres en voiture et navré d’avoir vu tant de pays derrière la vitrine, il n’y a qu’un seul moyen de bien la voir, louer un bourricot et marcher derrière ce serait formidable mais je crains de ne jamais pouvoir le faire. Dans les conditions où je me trouvais je n’ai fait aucune photo, j’avais honte, tu vois, descendre de voiture, sortir le Rollei, et paf ! le cliché ce n’est pas pour moi, mais j’ai vu pendant les moments d’immobilité des choses plus denses qu’au ciné. Je voudrais essayer de t’en raconter une, ce n’est pas facile.

À la limite du Portugal, un dimanche, une fête de Santa Tecla (sainte locale inconnue dans nos régions). Les gens avaient boustifaillé à l’huile dans l’herbe, c’était le soir, la fiesta se désagrégeait. L’orchestre local a joué encore trois airs, le chef portait sonotone et je me défends ni image ni ironie, repliage des pupitres, rangement des cartons et la petite formation s’en va dans la poussière. Après le départ, je vois une casquette à lyre accrochée sur le bras d’un crucifix. Entracte.

À quelques mètres un forain rangeait sa loterie — les lots : douze cacahuètes dans un papier ou un tire-bouchon — la loterie roue de bicyclette avec cartes à jouer pour marquer l’heureux gagnant en pus, un bébé cul nu que le bonhomme rattrapait in extremis au moment où il basculait dans un escalier de pierre. Bon, il rangeait sa loterie sur une bicyclette, avec des ficelles et des nœuds, ça n’en finissait plus. En bas de l’escalier s’arrête une voiture blanche, la portière s’ouvre, flots de musique, radio tonitruante, dedans un gros Espagnol qui regarde la bicyclette du gars à deux mètres de lui, le gros soulève ses ailerons et avec un vaporisateur se parfume le dessous des bras, l’autre part avec son vélo et le loupiot en équilibre sur la roue de la chance, le parfumé vient s’asseoir à la place que l’autre venait de quitter, ignorance réciproque l’un de l’autre, j’étais étranglé, fin d’entracte : arrive du fond de poussière un homme suant, s’épongeant, tête nue, saxophone dans le dos et qui reprend au crucifix la casquette d’harmonie. Des histoires comme celle-ci, dès que l’on s’arrête il y en a plein.

J’ai donc regardé le plus possible.

Je reviens un peu reposé car j’étais éteint après cette année scolaire. Pour le moment je n’ai pas de projets grandioses, mes dettes sont nettement colmatées et ce qui suinte encore n’est pas affolant. J’aimerais, si cela est possible faire quelques tentatives de cinéma, je vais flairer la chose et faire de grands cerces autour avant de mordre à l’appât.

Parce que la presse est ici de plus en plus moche, je n’ai pas le sentiment de retrouver d’autres magazines. C’est toujours Soraya l’insatisfaite, B.B. l’insatisfaite, Margareth engrossée, Paola verte de jalousie, Sacha Distel avec sa fiancée hebdomadaire et puis le problème Callas-Onassis, en plus le plastic marche très fort depuis un mois et on a arrêté un charcutier de Saint-Jean-de-Luz, je n’ai donc pas de matière exaltante. Par contre, en France la publicité est de mieux en mieux faite, je parle des images évidemment.

Sur ces propos, qui somme toute ne reflètent pas je l’espère un dégoût par trop total, je vais te quitter, mon cher Maurice, et aller dormir. Bonne nuit, bonjour avec ces fuseaux horaires on ne sait jamais, enfin bonsoir.

Robert

doisneau lettres

( J'attends toujours le printemps. Lettres de Robert Doisneau à Maurice Baquet, Arles, Actes Sud, 1996. ) - (Source image : French photographer Robert Doisneau photographed by Bracha L. Ettinger in his studio in Montrouge, 1992 © Creative Commons CC-BY-SA 2.5)
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