Lettre de Roland Barthes à Michelangelo Antonioni

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Barthes Antonioni

Être artiste aujourd’hui, c’est devoir affronter l'attrait et le dégoût de l'art facile.

En cet an 2017, Roland Barthes aurait pu avoir 102 ans s’il n’avait pas été fauché par une camionnette d’une entreprise de blanchissage le 26 mars 1980 alors qu’il se rendait au Collège de France, quelques semaines après la lettre qui suit. Ce critique littéraire, ce sémiologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur au Collège de France était un amateur éclairé de cinéma. Il se plaisait à dire qu’il résistait à l’envoûtement d’un art qui, par ailleurs, le fascinait. Sa lettre à Michelangelo Antonioni évoque la « sagesse de l’artiste » qu’admire chez le réalisateur de Blow-up, l’auteur de Critique et Vérité.

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[Hiver 1980]

Cher Antonioni…

Dans sa typologie, Nietzsche distingue deux figures : le prêtre et l’artiste. Des prêtres, nous en avons aujourd’hui à revendre : de toutes religions, et même hors religion ; mais des artistes ? […]

J’appelle sagesse de l’artiste, non une vertu antique, encore moins un discours médiocre, mais au contraire ce savoir moral, cette acuité de discernement qui lui permet de ne jamais confondre le sens et la vérité. Que de crimes l’humanité n’a-t-elle pas commis au nom de la Vérité ! Et pourtant cette vérité n’était jamais qu’un sens. Que de guerres, de répressions, de terreurs, de génocides, pour le triomphe d’un sens ! L’artiste lui, sait que le sens d’une chose n’est pas sa vérité ; ce savoir est une sagesse, une folle sagesse, pourrait-on dire, puisqu’elle le retire de la communauté, du troupeau des fanatiques et des arrogants. Tous les artistes, cependant, n’ont pas cette sagesse. […]

Cette opération terroriste s’appelle généralement le réalisme. Aussi, quand vous déclarez (dans un entretien avec Godard) : « J’éprouve le besoin d’exprimer la réalité dans des termes qui ne soient pas tout à fait réalistes », vous témoignez d’un sentiment juste du sens : vous ne l’imposez pas, mais vous ne l’abolissez pas. Cette dialectique donne à vos films (je vais employer de nouveau le même mot) une grande subtilité : votre art consiste à toujours laisser la route du sens ouverte, et comme indécise, par scrupule. C’est en quoi vous accomplissez très précisément la tâche de l’artiste dont notre temps a besoin : ni dogmatique, ni insignifiant. […]

La première fragilité de l’artiste est celle-ci : il fait partie d’un monde qui change, mais lui-même change aussi ; c’est banal, mais pour l’artiste, c’est vertigineux ; car il ne sait jamais si l’œuvre qu’il propose est produite par le changement du monde ou par le changement de sa subjectivité. Vous avez toujours été conscient, semble-t-il, de cette relativité du Temps. […]

Cher Antonioni, j’ai essayé de dire dans mon langage intellectuel les raisons qui font de vous, par delà le cinéma, l’un des artistes de notre temps. Ce compliment n’est pas simple, vous le savez ; car être artiste aujourd’hui, c’est là une situation qui n’est plus soutenue par la belle conscience d’une grande fonction sacrée ou sociale ; ce n’est plus prendre place sereinement dans le Panthéon bourgeois des Phares de l’Humanité ; c’est, au moment de chaque œuvre, devoir affronter en soi ces spectres de la subjectivité moderne, que sont, dès lors qu’on n’est plus prêtre, la lassitude idéologique, la mauvaise conscience sociale, l’attrait et le dégoût de l’art facile, le tremblement de la responsabilité, l’incessant scrupule qui écartèle l’artiste entre la solitude et la grégarité. Il vous faut donc aujourd’hui profiter de ce moment paisible, harmonieux, réconcilié, où toute une collectivité s’accorde pour reconnaître, admirer, aimer votre oeuvre. Car demain le dur travail recommencera.

Roland Barthes

Barthes album seuil

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

( Roland Barthes, Album : Inédits, correspondances et varia, Paris, Seuil, 2015. ) - (Source image : images fournies par la Fondation La Poste)
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