Lettre de Russie du Marquis de Custine

2

min

Moscow_Kremlin,_Teremnoy_Palace,_1839

Il n’y a de peuplés que les pays libres.

Le marquis de Custine découvrit le pays des Tsars entre juin et septembre 1839, rencontrant de nombreuses éminences, l’empereur y compris. Son oeuvre  épistolaire dessine un dur portrait d’un pays soumis à  une oppression impériale, contrastant avec l’héritage culturel d’une Russie ouverte aux Lumières sous Catherine II. Re-découvertes  en  pleine guerre froide, ces lettres (La Russie en 1839) devinrent une lecture obligée pour qui veut entendre l’âme russe. Avis à Obama et Merkel. 

A-A+

Ce 14 juillet 1839 (cinquante ans jour pour jour après la prise de la Bastille, 14 juillet 1789)

Remarquez d’abord ces dates dont le rapprochement me paraît assez curieux. Le commencement de nos révolutions et le mariage du fils d’Eugène de Beauharnais ont eu lieu le même jour à cinquante ans de distance.

Je reviens de la cour après avoir assisté dans la chapelle impériale à toutes les cérémonies grecques du mariage de la grande-duchesse Marie avec le duc de Leuchtenberg. Tout à l’heure, je vous les décrirai de mon mieux et en détail, mais avant tout, je veux vous parler de l’empereur.

Au premier abord, le caractère dominant de sa physionomie est la sévérité inquiète, expression peu agréable, il faut l’avouer, malgré la régularité de ses traits. Les physionomistes prétendent, à juste titre, que l’endurcissement du cœur peut nuire à la beauté du visage. Néanmoins, chez l’empereur Nicolas cette disposition peu bienveillante paraît être le résultat de l’expérience plus que l’œuvre de la nature. Ne faut-il pas qu’un homme soit torturé par une longue et cruelle souffrance pour que sa physionomie nous fasse peur, malgré la confiance involontaire qu’inspire ordinairement une noble figure ?

Un homme, de diriger dans ses moindres détails une machine immense, craint incessamment de voir quelque rouage se déranger ; celui qui obéit ne souffre que selon la mesure matérielle du mal qu’il ressent ; celui qui commande souffre d’abord comme les autres hommes, puis l’amour-propre et l’imagination centuplent pour lui seul le mal commun à tous. La responsabilité est la punition du souverain absolu.

S’il est le mobile de toutes les volontés, il devient le foyer de toutes les douleurs : plus on le redoute, plus je le trouve à plaindre.

Celui qui peut tout, qui fait tout, est accusé de tout : soumettant le monde à ses ordres suprêmes, il voit jusque dans les hasards une ombre de révolte ; persuadé que ses droits sont sacrés, il ne reconnaît d’autres bornes à sa puissance que celles de son intelligence et de sa force, et il s’en indigne. Une mouche qui vole mal à propos dans le palais impérial, pendant une cérémonie, humilie l’empereur. L’indépendance de la nature lui paraît d’un mauvais exemple ; tout être qui ne peut s’assujettir à ses lois arbitraires devient à ses yeux un soldat qui se révolte contre son sergent au milieu de la bataille ; la honte en rejaillit sur l’armée et jusque sur le général : l’empereur de Russie est un chef militaire, et chacun de ses jours est un jour de bataille.

Pourtant de loin en loin des éclairs de douceur tempèrent le regard impérieux ou impérial du maître, alors l’expression de l’affabilité fait tout à coup ressortir la beauté native de cette tête antique. Dans le cœur du père et l’époux l’humanité triomphe par instants de la politique du prince. Quand le souverain se repose du joug qu’il faut peser sur toutes les têtes, il paraît heureux. Ce combat de la dignité primitive de l’homme contre la gravité affectée du souverain me semble bien curieux à observer. […]

Il a le profil grec ; le front haut, mais déprimé en arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le visage noble, ovale, mais un peu long, l’air militaire et plutôt allemand que slave.

Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes.

Il s’attend toujours à être regardé, il n’oublie pas un instant qu’on le regarde ; même vous diriez qu’il veut être le point de mire de tous les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu’il était beau à voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie.

Il passe la plus grande partie de sa vie en plein aire pour des revues ou pour de rapides voyages ; aussi, pendant l’été, l’ombre de son chapeau militaire dessine-t-elle, à travers son front hâlé, une ligne oblique qui marque l’action du soleil sur la peau dont la blancheur s’arrête à l’endroit protégé par la coiffure ; cette ligne produit un effet singulier, mais qui n’est pas désagréable, parce qu’on en devine aussitôt la cause. […]

Tout doit s’efforcer d’obéir à la pensée du souverain ; cette pensée unique fait la destinée de tous ; plus une personne est placée près de ce soleil des esprits, et plus elle est esclave de la gloire attachée à son rang : l’impératrice en meurt.

Voilà ce que chacun sait ici et ce que personne ne dit, car, règle générale, personne ne profère jamais un mot qui pourrait intéresser vivement quelqu’un : ni l’homme qui parle, ni l’homme à qui l’on parle ne doivent avouer que le sujet de leur entretien mérite une attention soutenue ou réveille une passion vive. Toutes les ressources du langage sont épuisées à rayer du discours l’idée et le sentiment, sans toutefois avoir l’air de les dissimuler, ce qui serait gauche. La gêne profonde qui résulte de ce travail prodigieux, prodigieux surtout par l’art avec lequel il est caché, empoisonne la vie des Russes. Un tel travail sert d’expiation à des hommes qui se dépouillent volontairement des deux grands dons de Dieu : l’âme et la parole qui la communique ; autrement dit, le sentiment et la liberté.

Plus je vois la Russie, plus j’approuve l’empereur lorsqu’il défend aux Russes de voyager, et rend l’accès de son pays difficile aux étrangers. Le régime politique de la Russie ne résisterait pas vingt ans à la libre communication avec l’occident de l’Europe. N’écoutez pas les forfanteries des Russes : il prennent le faste pour l’élégance, le luxe pour la politesse, la police et la peur pour les fondements de la société. A leur sens, être discipliné c’est être civilisé ; ils oublient qu’il a des sauvages de meurs très douces et des soldats fort cruels ; malgré toutes leurs prétentions aux bonnes manières, malgré leur instruction superficielle et leur profonde corruption précoce, malgré leur facilité à deviner et à comprendre le positif de la vie, les Russes ne sont pas encore civilisés. Ce sont des Tatares enrégimentés : rien de plus.

En fait de civilisation, ils se sont jusqu’à présent contentés de l’apparence ; mais si jamais ils peuvent se venger de leur infériorité réelle, ils nous feront cruellement expier nos avantages. […]

Dans les Etats nouveaux il y a du vide partout, surtout quand leur gouvernement est absolu ; l’absence de liberté crée la solitude et répand la tristesse. Il n’y a de peuplés que les pays libres.

Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.