Lettre de Sainte-Beuve à Victor Hugo

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Il y a en moi du désespoir, de la rage ; des envies de vous tuer.

Charles-Augustin de Sainte-Beuve (23 décembre 1804 – 13 octobre 1869) a beau jeu d’en vouloir à Victor Hugo : c’est lui qui entretient une liaison adultérine avec Adèle Hugo !

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7 décembre 1830

Mon ami, je n’y puis tenir ; si vous saviez comment mes jours et mes nuits se passent et à quelles passions contradictoires je suis en proie, vous auriez pitié de qui vous a offensé et vous me souhaiteriez mort, sans me blâmer jamais et en gardant sur moi un éternel silence. – Je me repens déjà de ce que je fais en ce moment, et cette idée de vous écrire me paraît aussi insensée que le reste ; tant je viens de tous les côtés me briser contre l’impossible ; mais enfin la chose est commencée et je poursuis. – Si vous saviez, hélas ! ce que j’éprouve toutes les fois que votre nom est prononcé à mes oreilles, toutes les fois qu’il m’arrive sur madame Hugo et sur vous quelque nouvelle et quelque rapport ; si vous saviez comme tous les jours passés dans leurs moindres circonstances ; nos promenades à la plaine, nos visites aux Feuillantines et tout ce que j’avais rêvé de vie paisible et bénie auprès de vous, si vous saviez comme tout cela se déchaîne en moi au fond de mon cœur dans mes veilles et à quel supplice de damné je suis livré sans relâche depuis trois ou quatre heures du matin jusqu’au jour ; mon cœur se referme alors ; il se fait une glace à l’ouverture, et rien ne paraît plus jusqu’à ce que le soir vienne tout remuer encore dans ce gouffre.

Il y a en moi du désespoir, voyez-vous, de la rage ; des envies de vous tuer, de vous assassiner par moments en vérité ; pardonnez-moi ces horribles mouvements. Mais pensez à ceci, vous que tant de pensées remplissent, pensez au vide que laisse une telle amitié. – Quoi ? pour jamais perdus. ! Je ne puis plus aller vous voir ; je ne remettrai plus les pieds sur votre seuil, c’est impossible ; mais ce n’est pas indifférence au moins. Ah ! ne prononcez pas, je vous en conjure, priez madame Hugo de ne jamais prononcer ce mot d’inconstance qui me revient de toutes parts. Inconstant avec vous, le pouvez-vous dire, hélas ! l’avez-vous donc oublié déjà, est-ce pour trop peu aimer que notre amitié cesse ; et n’est-ce pas un excès plutôt qui l’a tuée ? Je vous ai déjà expliqué mon inconstance en idées et d’où elle vient ; vous devez en être convaincu ; elle vient de cette poursuite éternelle du cœur à travers tout vers un seul et même objet qui soit un amour capable de remplir.

Cet amour, Dieu m’est témoin que je l’ai cherché uniquement en vous, dans votre double amitié à madame Hugo et à vous, et que je n’ai commencé à me cabrer et à frémir que lorsque j’ai cru voir la fatale méprise de mon imagination et de mon cœur. Si donc je cesse brusquement et si je ne vous vois plus désormais, c’est que des amitiés comme celle qui était entre nous ne se tempèrent pas : elles vivent, ou on les tue.

Que ferais-je désormais à votre foyer, quand j’ai mérité votre défiance, quand le soupçon se glisse entre nous, quand votre surveillance est inquiète et que madame Hugo ne peut effleurer mon regard sans avoir consulté le vôtre ? il faut bien se retirer alors et c’est une religion de s’abstenir. Vous avez eu la bonté de me prier de venir toujours comme par le passé ; mais c’était de votre part compassion et indulgence pour une faiblesse que vous pensiez soulager par cette marque d’attention ; je n’y puis consentir ; j’en éprouverais moi-même trop de torture, si, vous, vous en éprouviez seulement quelque gêne.
Elle est donc tuée irréparablement, cette amitié qui fut de ma part un culte, il ne nous reste plus, mon ami, qu’à l’ensevelir avec autant de piété qu’il se peut. Je l’ensevelis dans mon cœur, comme je vous prie de faire dans le vôtre, comme je vous prie (soyez généreux) de dire à madame Hugo de faire dans le sien ; chez moi, il y aura toujours, quoi qu’il m’arrive désormais dans la vie, une pensée mélancolique et sainte qui veillera sur cette amitié déplorée ; oui, quoi qu’il m’arrive, et même si, par impossible, il m’arrivait en cette vie des joies, cette pensée triste et muette restera à sa place en mon cœur et ne se dévoilera jamais ; tâchez de faire de même au milieu des joies de famille et de gloire qui continueront de descendre sur madame Hugo et sur vous ; qu’il y ait en tout ceci mystère et silence ; parlons désormais le moins possible les uns des autres, mon ami, de peur d’en mal parler de loin, de peur que le dépit n’aigrisse des paroles légères et que l’amitié ensevelie n’en soit troublée.

Et puis peut-être un jour, mon ami, quand je n’aurai plus rien au monde, ni mère à soigner, ni amour de femme à espérer, ni erreur de système à essayer, quand je serai vieux, et que madame Hugo elle-même sera vieille, qui sait ? si je reviens à la piété, à la religion chaste et austère, à la pratique des vertus, peut-être, mon ami, vous me permettrez alors, après quelque expiation que vous m’imposerez, de venir finir mes jours sous votre toit, et vous m’aurez rendu assez de confiance pour me laisser quelquefois seul encore avec celle qui est digne uniquement de vous, mais que je n’ai jamais méconnue, je vous jure.

Adieu.
Sainte-Beuve
( https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_de_Sainte-Beuve_%C3%A0_Victor_Hugo_et_%C3%A0_Madame_Victor_Hugo/IV ) - (Source image : Gallica http://visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=IFN-8432934 / Victor Hugo by Étienne Carjat 1876 © Creative Commons)
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