Lettre de Salman Rushdie au six milliardième humain

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rushdie

L'élan créateur premier fut, et reste, l'amour.

Salman Rushdie (né le 19 juin 1947), romancier anglo-saxon majeur est le premier écrivain menacé par une fatwa mise en place par l’ayatolah Rouhollah Khomeini, suite à la parution des « Versets sataniques » en 1988. Contraint de vivre sous protection policière depuis lors, Salman Rushdie est devenu un symbole de la liberté d’expression et de la lutte contre l’obscurantisme religieux. Dans ce témoignage épistolaire insolite, l’écrivain s’adresse au 6 milliardième être humain qui venait alors de naître.

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11 octobre 1999

Cher petit six milliardième individu vivant,

Te voilà maintenant membre de l’espèce humaine, célèbre pour sa curiosité, et il ne se passera pas beaucoup de temps avant que tu commences à te poser les questions à 264 000 dollars, avec lesquelles, nous les 5 999 999 999 autres individus, nous nous débattons depuis des lustres : Comment sommes-nous arrivés ici ?

Et maintenant que nous y sommes, comment allons-nous vivre ?

Six milliards d’entre nous ne suffisent sans doute pas ­,  et l’on va à coup sûr te suggérer que la question des origines exige que tu croies à l’existence d’un Être supplémentaire, invisible, inexprimable, « quelque part là-haut », un créateur omnipotent, que nous, pauvres créatures limitées, sommes incapables de percevoir et encore moins de comprendre. C’est-à-dire qu’on t’encouragera fortement à imaginer un paradis, avec au moins un dieu en résidence.

On dit que ce Dieu du ciel a créé l’univers en malaxant la matière dans un pot géant. Ou qu’il a dansé. Ou qu’il a vomi la Création hors de lui-même. Ou qu’il a dit qu’elle soit, et voilà, elle fut. Dans certaines des histoires les plus intéressantes de la création, l’unique et puissant Dieu du ciel est subdivisé en de nombreuses forces inférieures ­ de jeunes déités, des avatars, de gigantesques « ancêtres » métamorphiques, dont les aventures créent le paysage, ou les panthéons fantasques, libertins, mêlés et cruels des grands polythéismes, et dont les faits et gestes débridés te convaincront que le véritable moteur de la création a été le désir : désir du pouvoir absolu, des corps humains trop aisément brisés, des nuées de la gloire. Mais il convient d’ajouter qu’il y a aussi des histoires qui nous disent que l’élan créateur premier fut, et reste, l’amour.

Beaucoup de ces histoires te frapperont par leur grande beauté et te séduiront. Malheureusement, on ne te demandera pas d’y répondre de façon purement littéraire. Seules les histoires des religions « mortes » peuvent être appréciées pour leur beauté. Les religions vivantes exigeront plus de toi. Ainsi l’on te dira que la croyance en « tes » histoires et l’adhésion aux rituels d’adoration qui se sont développés autour d’elles doivent devenir une part essentielle de ta vie dans ce monde surpeuplé. On les appellera le cœur de ta culture et même de ton identité individuelle.

Il est même possible que tu finisses par croire que tu ne peux échapper à ces histoires, non pas comme il est impossible d’échapper à la vérité, mais comme il est impossible de s’échapper d’une prison. Elles peuvent à un certain moment cesser de t’apparaître comme des textes dans lesquels des êtres humains ont essayé de trouver une solution au grand mystère, pour t’apparaître comme des prétextes que d’autres êtres humains convenablement consacrés utilisent pour te commander. Et il est vrai que l’histoire humaine est pleine de l’oppression provoquée par les auriges des dieux. Cependant, dans l’opinion des croyants, le réconfort qu’apporte la religion fait plus que compenser le mal fait en son nom.

Au fur et à mesure que les connaissances humaines ont progressé, il est devenu évident que chaque histoire religieuse, qui racontait comment nous étions arrivés ici, s’est révélée tout simplement fausse. En fin de compte, c’est ce que les religions ont en commun. L’explication qu’elles nous proposent est fausse. Il n’y a pas eu de malaxage céleste, pas de danse du créateur, pas de galaxies vomies, pas d’ancêtre serpent ou kangourou, pas de Valhalla, pas d’Olympe, pas six jours de tours de passe-passe suivis d’une journée de repos. Faux, faux, tout faux.

Pourtant, il y a quelque chose de vraiment étrange. Le caractère faux des contes sacrés n’a en rien diminué le zèle des dévots. La loufoquerie absolue et le déphasage de la religion conduisent les croyants à insister de façon encore plus véhémente sur l’importance de la foi aveugle.

A propos, dans beaucoup de régions du monde, cette foi a eu comme conséquence qu’il est devenu impossible d’empêcher l’espèce humaine de grossir de façon alarmante. Les conseils malavisés des guides spirituels de l’humanité sont, au moins en partie, responsables du surpeuplement de la planète. Au cours de ta vie, tu seras peut-être témoin de la naissance du neuf milliardième citoyen du monde. Si tu es indien (et il y a une chance sur six pour que tu le sois), tu seras encore vivant quand, grâce à l’échec de tous les projets de planning familial, la population de ce pauvre pays accablé de dieux dépassera celle de la Chine.

(Si trop de gens naissent, en partie parce que des textes religieux s’opposent à tout contrôle des naissances, trop de gens meurent aussi, parce que la culture religieuse, en refusant d’affronter la réalité de la sexualité humaine, refuse également de lutter contre la propagation des maladies sexuellement transmissibles.) Certains disent que les grandes guerres du prochain siècle seront à nouveau des guerres de religion, jihads et croisades, comme au Moyen Age. Je ne les crois pas, en tout cas pas comme ils l’entendent. Regarde le monde musulman, ou plutôt le monde islamique, pour employer le terme forgé pour décrire la « branche politique » actuelle de l’Islam. Ce qui frappe le plus, ce sont les divisions entre les grandes puissances qui le composent (l’Afghanistan contre l’Iran contre l’Irak contre l’Arabie Saoudite contre la Syrie contre l’Egypte). Il n’existe à peu près rien qui ressemble à un but commun. Même après la guerre menée par la non islamique Otan en faveur des Albanais musulmans du Kosovo, le monde musulman a été très lent à fournir une aide humanitaire très attendue.

Les vraies guerres de religion sont celles que les religions déclarent aux citoyens ordinaires à l’intérieur de leur « sphère d’influence ». Ce sont les guerres des religieux contre des gens presque sans défense,­ les fondamentalistes américains contre les médecins favorables à l’avortement, les mollahs iraniens contre la minorité juive de leur pays, les fondamentalistes hindous de Bombay contre les musulmans de la ville de plus en plus taraudés par la peur.

Dans cette guerre, les vainqueurs ne doivent pas être les hommes à l’esprit borné qui marchent à la bataille avec, comme toujours, Dieu à leurs côtés. Choisir l’incroyance, c’est préférer l’esprit au dogme, c’est faire confiance à notre humanité et non à toutes ces divinités dangereuses. Alors, comment en sommes-nous arrivés là ? Ne cherche pas la réponse dans les livres de contes. La connaissance humaine imparfaite est peut-être une route cahoteuse et pleine de trous, mais c’est la seule route vers la sagesse qui mérite qu’on la prenne. Virgile, qui croyait que l’apiculteur Aristée pouvait faire naître spontanément des abeilles dans la carcasse pourrie d’une vache, était plus près d’une vérité sur les origines que tous les anciens livres qu’on révère.

Les sagesses anciennes sont des absurdités modernes. Vis dans ton époque, utilise ce que nous savons, et tandis que tu grandiras, l’espèce humaine grandira peut-être enfin avec toi et abandonnera ces choses infantiles. Comme dit la chanson, c’est facile si tu essaies.

Quant à la mort, la seconde grande question­ : comment vivre ? Quelle est la bonne réaction, quelle est la mauvaise ? ­, il ne tient qu’à toi d’avoir la volonté d’y penser par toi-même. Toi seul peux décider si tu veux que les prêtres t’imposent leur loi, toi seul peux accepter que le bien et le mal soient extérieurs à nous. En ce qui me concerne, je pense que la religion, même dans sa forme la plus complexe, infantilise notre moi éthique en plaçant au-dessus de nous des arbitres infaillibles de la morale et des tentateurs irrémédiablement immoraux ; ces parents éternels, bons et mauvais, lumineux et obscurs, du royaume surnaturel.

Alors comment pourrions-nous faire des choix éthiques sans un règlement ou un juge divins ? L’incroyance est-elle le premier pas sur la longue descente vers la mort cérébrale du relativisme culturel, selon lequel on peut excuser beaucoup de choses insupportables, l’excision des femmes, pour n’en citer qu’une ­ pour des raisons de spécificité culturelle et ignorer l’universalité des droits de l’homme ? (Cet exemple de démolition de la morale trouve des partisans dans certains des régimes les plus autoritaires du monde et aussi, ce qui est décourageant, dans les éditoriaux du Daily Telegraph.) Eh bien, non, l’incroyance ce n’est pas cela, mais les raisons de l’affirmer ne sont pas claires et nettes. Seule une idéologie pure et dure l’est. La liberté, qui est le mot que j’emploie pour définir une position de morale laïque, est inévitablement plus confuse. Oui, la liberté est cet espace où peut régner la contradiction, c’est un débat sans fin. Ce n’est pas la réponse à la question de la morale, mais le débat sur cette question.

Et c’est beaucoup plus qu’un simple relativisme, parce qu’il ne s’agit pas uniquement d’une parlote éternelle, mais d’un endroit où l’on fait des choix, où l’on définit et où l’on défend des valeurs. Dans l’histoire européenne, la liberté intellectuelle a principalement signifié la liberté devant les contraintes imposées par l’Eglise, pas par l’Etat. C’est le combat qu’a livré Voltaire, et c’est aussi celui que les six milliards que nous sommes pourrions livrer pour nous-mêmes, la révolution dans laquelle chacun d’entre nous pourrait jouer son petit rôle, son six milliardièmes de rôle : une fois pour toutes, nous pourrions refuser d’autoriser les prêtres, et les fictions au nom desquelles ils prétendent parler, d’être les policiers de nos libertés et de notre conduite. Une fois pour toutes, nous pourrions remettre les histoires dans les livres, remettre les livres sur les étagères et regarder le monde vrai et sans dogme.

Imagine qu’il n’y a pas de paradis, mon cher six milliardième, et soudain le ciel est la limite.

( http://bit.ly/2a1v4dk ) - (Source image : Rushdie at Pen America/Free Expression Literature, May 2014 © Ed Lederman/PEN American Center Wikimedia Commons)
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5 commentaires

  1. Noëlle FISZLEWICZ

    J’en reste sans voix (ou plutôt sans mot) devant la justesse des propos tenus et devant ce formidable langage qui l’énonce. Je pense que beaucoup de personnes aurait besoin d’entendre et surtout de comprendre cet appel à être soi, libre et fort devant l’obscurantisme des religions…. Je vais de ce pas proposer à mes ami(e)s de lire cette lettre, Ô combien, précieuse !!!

  2. EVE.LYNE

    Aïe, aïe, aïe, quelle lettre ! Ça me laisse dubitative…Je suis contre les guerres de religion, ainsi que toutes les autres d’ailleurs. Il faudrait que l’Amour universel triomphe !!!

  3. Andley Dorgervil

    Vous n’avez rien compris de la grande hisfoire de la conscience humaine. Vous jouez le jeu de ceux dont vous critiquez si farouchement. En élevant vos valeurs au-dessus des autres vous me prouvez que vous ne pratiquez pas vraiment ce que vous prêchez. Vous êtes un charlatan, un démagogue et un imposteur.

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