Lettre de Salvador Dalí à Federico García Lorca

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J'éprouve une rage terrible contre tout ce que j'ai peint jusqu'à hier.

Salvador Dalí (1904-1989), génie surréaliste et sensationnel, rencontre Federico García Lorca en 1922 lorsqu’il commence ses études à l’Académie royale des beaux-arts de San Fernando. Si ce dernier s’éprend du peintre, Dalí refusera toujours ses avances amoureuses mais n’en restera pas moins très proche de lui. Cette lettre qu’il lui adresse en 1927 illustre à merveille l’esprit transgressif de l’artiste qu’il fut, toujours à la pointe de l’avant-garde et de la dérision.

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10/15 octobre 1927

Cher petit,

Extrêmement content que Miró t’impressionne. Miró a dit des choses nouvelles après Picasso ; je ne sais pas si je t’ai dit que je suis content avec Miró, et qu’il est venu à Figueras, et que maintenant il va revenir à Cadaquès, pour voir mes derniers tableaux ; c’est quelqu’un d’une pureté énorme, et qui fait preuve de grandeur d’âme. Lui, il croit que je suis bien mieux que tous les jeunes de Paris, et il m’écrit que comme se présentent les choses, je peux avoir un grand succès là-bas. Tu sais sûrement que, lui, il a énormément vendu.

Toi, n’en parles pas [sic], mais je crois que je suis en train de faire des choses formidables. Je peins avec une fureur terrible, je travaille comme une bête brute, une ligne ou un point, je l’efface et le refait, mille fois. S’évader de la norme, de la réalité anti-réelle et conventionnelle, à laquelle nous a habitué l’art des porcs ; je hais presque tout ce qui se trouve dans les musées. J’éprouve une rage terrible contre tout ce que j’ai peint jusqu’à hier.

J’ai l’intuition que j’arriverai à dire des choses inédites — laides ? jolies ? Ha ha ha ji ti ti hito, avec un tout petit poil mi mi Mi mi Mmmmmi mi. [sic]

Bon, je t’aime, et maintenant j’ai de la classe. Tu ne crois pas que les seuls poètes, les seuls qui réalisent vraiment une nouvelle poésie, c’est nous, les peintres ? Oui !

I. Tout le contraire de ce que ce mot signifie pour Juan Ramon, Benjamin Palencia et d’autres grands PORCS. Miró peint des bambins avec des poils et des sexes, etc.

[Dans les marges, à gauche et en haut :] Tu dois être le premier poète nouveau ; moi, je crois qu’il n’y en a pas ; Breton est très intelligent, peut-être de plus en plus, mais il n’est pas fait pour la poésie… et la cheminée faisait toujours du feu… et les entêtés qui insistaient pour retirer de là le personnage qui était placé sur une sorte de plage.

Ton dévoué,

DALÍ

Lettre de Salvador Dalí à Federico García Lorca : « J’éprouve une rage terrible contre tout ce que j’ai peint jusqu’à hier. »
( Salvador Dali et Federico Garcia Lorca : Correspondance 1925-1936, Carrère ) - (Source image : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/24/Salvador_Dal%C3%AD_1939.jpg)
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