Lettre de Simone de Beauvoir à Jean-Paul Sartre

4

min

BeauvoirSartre

Vous êtes mon horizon, mon univers.

Simone de Beauvoir (1908-1986), ardente avocate du féminisme et tenante incontournable de l’existentialisme, fut inextricablement liée à Jean-Paul Sartre (1905-1980), son mentor et compagnon. Les amants de Saint-Germain vécurent une étrange liaison pendant plus d’un demi-siècle, oscillant entre liberté radicale et dépendance passionnée. Quelle que fut la teneur de leur relation, cette lettre du Castor à sa « chère petite âme » ne laisse planer aucun doute sur la sincérité des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

A-A+

15 mai 1948

Mon doux petit, ma chère petite âme,

Vous m’avez écrit une bien douce petite lettre qui m’a remué le cœur parce que je sais bien que c’est vrai – non, vous n’êtes pas un sépulcre blanchi, vous autre mon cœur, et je l’ai bien senti encore à Ramatuelle et je sais aussi que je ne vous perdrai jamais, que quoi qu’il arrive vous serez toujours mon cher petit allié, vous autre moi, et moi non plus je ne suis pas un sépulcre, j’avais le cœur tout battant et les mains qui tremblaient tout à l’heure à la poste quand j’ai cherché et ouvert votre lettre. Pour une fois c’était bien, la poste restante. Je me suis levée à 9h. pendant qu’Algren dormait encore, j’ai couru à la poste qui est tout à côté et l’employé m’a tout de suite dit qu’il y avait une lettre. Je l’ai lue au drugstore à côté en buvant et je me suis promenée un grand moment dans Cincinnati en me racontant de nouveau tout ce que vous me dites et en vous répondant dans ma tête, et cette ville provinciale me semblait charmante par ce matin un peu moite. Je suis revenue à l’hôtel et je vous écris du lobby. Oui, je suis bien flattée de vous manquer mon amour. Pour une fois vous ne me manquez pas, vu qu’il n’y a pas de place pour vous dans ces journées, mais vous êtes mon horizon, mon univers, et tout ce qui m’arrive de plaisant se passe dans votre lumière. À vrai dire je ne vous ai pas quitté, je ne peux jamais vous quitter, vous autre ma vie.

Je pense que ma dernière lettre était un peu guindée, vous savez comme c’est : j’écrivais dans la cuisine, avec Algren dans la chambre et ces lettres ont toujours un goût de trahison, même si Algren parle de vous avec amitié et m’a fait cadeau pour vous d’une superbe pipe ; d’autant plus même. Ce matin c’est mieux parce que je suis seule, mais le rendez-vous poste restante avait quand même un petit goût d’adultère. Le fait est que je ne suis pas si gentille, si accommodante, de si bonne humeur dans la vie telle que celle que j’ai avec Algren parce qu’à l’arrière-plan il y a vous et ma vraie vie, et c’est là que commencent le mensonge et la trahison. Bon. Pour l’instant ça ne me tourmente pas. C’est seulement quand j’ai le choc d’une lettre de vous ou quand je vous écris que je le sens.

Il a fait gris et mauvais temps tout le temps à Chicago mais, je vous ai dit, les journées ont passé plaisamment à lire, écouter des disques et causer. […]

Mon petit, je suis contente que le roman marche bien, ravie avec vous que Suzy Solidor chante votre chanson à New York, contente que la « petite » soit gentille et sans drame. Tout a l’air d’aller très bien pour vous ; vous semblez un peu nerveux dans votre lettre. C’est peut-être la Day qui vous a agacé. Je serais bien heureuse si l’Argentine marchait et que nous nous retrouvions à Rio, mais de toute façon je serai si heureuse de vous retrouver, mon amour, peut-être j’aurai mes petits problèmes et le cœur un peu barbouillé, mais je sais que vous retrouver sera facile parce que je ne vous aurai pas quitté, et pour le reste vous m’aiderez. Mon petit vous m’avez fait cadeau d’un beau voyage, et vous m’avez donné une belle vie heureuse et pleine où tout ce qui m’arrive est heureux parce que vous existez. Merci, mon amour. C’est bien de la chance de pouvoir tant aimer quelqu’un avec tant de sécurité. Merci pour la lettre aussi et pour toutes les choses gentilles que vous me dites, elles m’ont bouleversé le cœur. Pensez quand vous recevrez cette lettre qu’il y a à La Nouvelle-Orléans quelqu’un qui vous aime bien fort : ça vous faisait poétique autrefois. Au revoir, mon doux petit, mon petit allié. Travaillez bien, soyez sage, ne vous tuez pas en avion : si vous étiez gentil vous télégraphierez à New Orleans le 24 ou le 25 afin que je n’aie pas de cauchemar. J’écrirai du bateau. Et samedi prochain, je courrai à la poste. Je vous embrasse de toute mon âme. Je vous aime.

Votre charmant Castor.

( Beauvoir, L'Herne ) - (Source image : Simone de Beauvoir, 14 march 1967, © Wikimedia Kommons / Jean Paul Sartre, 14 march 1967, Government Press Office, © Wikimedia Kommons.)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre de Violette Leduc à Simone de Beauvoir : « Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible. »

Lettre de Renée Vivien à Kérimé : « Je pense à vous ardemment, fixement, Hadidja, ma rose mystérieuse. »

Lettre de Rainer Maria Rilke à Lou Andreas-Salomé : « Tu as été le lieu sûr auquel mon regard est resté fixé. »

les articles similaires :

10 commentaires

  1. EVE.LYNE

    Je me demande ce que Simone de Beauvoir trouvait à J. Paul Sartre…A part, soi-disant, son intelligence…Il était physiquement moche, et pas seulement…il avait des aventures avec des « petites femmes »…Elle était belle, intelligente, avait des moyens financiers et pouvait prétendre à bien mieux…
    Je pense qu’il la manipulait et qu’il était perfide.

    • palogneux@gmail.com

      Oui,
      comme il faut être bête pour trouver Sartre autrement que beau,
      comme il faut être sourd aveugle pour ne pas savoir Beauvoir bien plus belle que son esthétique,
      comme il faut être entêté pour ne pas savoir que ceux qui s’aime longtemps savent trouver des accords et équilibres autres que les règles usuelles,
      comme il faut ne rien savoir de la nature humaine et de la sienne pour ne pas essayer de comprendre ce que tentent les autres.
      comme Beauvoir et Sartre, par leur témoignage, permirent des amants à poursuivre l’aventure autrement, différemment et ensemble.

  2. ferry.monique@hotmail.fr

    Je pense qu ‘effectivement Sartre manipulait Simone de Beauvoir mais elle était très attirée par son savoir et son intelligence et dans son intimité . Cela est très important pour l’équilibre de la femme

  3. Guit Mohamed

    Moi je pense que l’un et l’autre étaient des prétentieux fieffés. Ils ont voulu paraître et ont profité de l’occasion de la vraie gauche montante et du mouvement estudiantin autour de la Sorbonne, des Bd St Germains et St Michel et la rue des écoles, pour se faire une audience. Ils ont lancé une philosophie qui n’en est pas une, basée sur le sexe et la liberté de ne rien s’interdire pour détruire toute une jeunesse. Que reste-t-il de la « jeune fille bien rangée »? En tous les cas les jeunes bien rangées ont traversé les siècles dans le vrai bonheur, tandis que la jeune fille style Beauvoir s’est déglinguée et ne pouvait marcher qu’avec des ordonances de psychiatres. Je leur en veux pour les avoir cotoyer

    • Jf.jacquet@baret.fr

      La haine et l’incomprehension que vous portez à cette oeuvre et sans doute à bien d’autres, Cher Guit, m’ attristent un peu.

      Puis, je me dis que vous êtes finalement la seule victime de cette ignorance.
      Alors me voici, étonné, vous souhaitant une bonne journée.

      Ne nous quittons pas fâchés car Monsieur Jean-Paul Sartre nous apprend que:
      « Être brouillé, ce n’est rien. C’est une autre façon d’être ensemble »

      :)

  4. keskesnabila@gmail.com

    C est toujours beau d aimer et d etre aimer même si on y un peu manipulé!Rêver pendant sa vie,ccest avoir vecu une vie de rêve!..Sans cela la vie est si moche!

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.