Lettre de Simone de Beauvoir à Nelson Algren

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Je vous aime.

La passion de Simone de Beauvoir (9 janvier 1908 – 14 avril 1986) pour Nelson Algren a du être « transatlantique ». Car le romancier et la femme de lettres ne se voyaient que rarement, et toujours dans l’urgence. Alors c’est par lettres que leur amour s’écrit au fil des années, entre les terrasses du Quartier Latin et les bas-fonds de Chicago.
Dans cette lettre envoyée après un bref séjour aux États-Unis, Simone de Beauvoir semble plus amoureuse que jamais. Mais elle refuse pour autant de sacrifier ses travaux intellectuels…

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26 septembre 1947

Nelson, mon amour. Ça commence : vous me manquez, je vous attends, j’attends le jour béni où vous me serrerez à nouveau dans vos bras aimants et forts. Ça fait grand mal, Nelson, mais tant mieux car cette dure souffrance est de l’amour et vous m’aimez aussi, je le sais. Vous êtes si proches et si lointain, si loin et si proche, mon bien-aimé.

Le taxi a démarré, passé devant les pompes funèbres Rago, devant la pizzeria où j’ai été si heureuse à boire du chianti et à vous sourire devant un tas de boutiques et de rues inconnues qui étaient encore à Chicago. À l’aéroport, j’étais en avance, je me suis assise et j’ai fermé les yeux. Un moment plus tard, un type est arrivé dans une boîte et m’a dit : « Miss de Beauvoir, vous devez avoir des amis ici, ceci est pour vous. »

J’ai regardé les belles fleurs blanches odorantes et les ai mises sur mon cœur. Je n’ai pas pleuré. Je vous ai téléphoné. Votre voix bien-aimé, si proche, si lointaine. Quand j’ai raccroché, quelque chose s’est brisé en moi, qui restera muet, froid et mort jusqu’au jour béni où vous m’embrasserez de nouveau. C’est difficile d’écrire parce que je ne peux pas m’empêcher de pleurer comme une folle. Je vous aime.

Bon, à 11h nous sommes montés dans l’avion mais on nous en a très vite fait redescendre : le démarreur ne démarrait pas. Nous n’avons décollé qu’à minuit. Des heures et des heures nous avons volé entre nuages et étoiles, entre mer et ciel, cependant que les fleurs se fanaient sur mon cœur. J’avais un peu peur et je n’arrivais pas à dormir.

J’ai lu des policiers, les pièces de théâtre et le livre sur les Philippines que vous m’aviez achetés. De temps en temps je buvais une gorgée de whisky de votre bouteille. Vous avez fait tant de choses pour moi, si naturellement et si tendrement. L’amour était partout, dans le parfum des fleurs et le goût du whisky, dans la couleur des livres de poche, l’amour si précieux, si doux et si douloureux. Il n’a fallu que vingt-trois heures de vol pour arriver à Paris, nous avons atterri à l’aurore. Épuisée par deux nuits blanches j’ai pris du café et deux pilules pour me soutenir au long de cette interminable journée. Paris un peu brumeux sous un doux ciel gris embaumait les feuilles mortes.

Une masse d’occupations m’attendait, tant mieux, je n’irai à la campagne que le mois prochain. D’abord la radio accorde aux Temps modernes une grande heure par semaine pour dire ce que nous voulons, comme nous le voulons. Vous savez ce que ça représente : la possibilité d’atteindre des milliers de personnes, d’essayer de leur transmettre ce que nous croyons juste. Cela exige beaucoup de soin et, ce matin, nous avons eu une réunion à ce sujet. De plus, le Parti socialiste veut discuter avec nous du rapport entre politique et philosophie. Les gens ne font que commencer à prendre conscience que les idées sont une réalité. Enfin il y avait du courrier de toute sorte et, pour la revue elle-même, un énorme travail à abattre. J’en suis contente, je veux travailler, travailler comme un forçat.

La raison essentielle pour laquelle je ne veux pas rester à Chicago, en effet, c’est ce besoin que j’ai toujours éprouvé de travailler, de donner un sens à ma vie par le travail. Vous aussi vous éprouvez ce besoin, c’est pourquoi nous nous comprenons si bien. Vous voulez écrire des livres, de bons livres, et en les écrivant, aider le monde à être un petit peu moins moche. Moi de même. Je veux communiquer aux gens la manière de penser qui est la mienne et que je crois vraie. Je pourrais renoncer aux voyages, à toutes les distractions, je pourrais laisser tomber mes amis et quitter les douceurs de Paris pour rester à jamais avec vous ; mais je ne pourrais pas vivre uniquement de bonheur et d’amour, je ne pourrais pas renoncer à écrire et à travailler dans le seul lieu du monde où mes livres et mon travail ont un sens. C’est d’autant plus ardu que, je vous l’ai dit, notre travail ici est un peu désespéré, tandis que l’amour et le bonheur sont des réalités si palpables. Pourtant c’est cela qu’il faut faire.

Contre les mensonges du communisme et de l’anticommunisme, contre l’absence de liberté qui sévit presque partout en France, il faut que ceux qui ont la possibilité et le désir essaient de faire quelque chose. Mon amour, cela ne doit créer aucun conflit entre nous ; au contraire je me sens très proche de vous dans cette lutte pour ce que je crois vrai et juste, vous aussi vous luttez. Mais tout en sachant que c’est bien ainsi, je ne peu m’empêcher de sangloter comme une folle ce soir : j’ai été si heureuse avec vous, je vous aimais tant, vous êtes si loin.

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( Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren. Un amour transatlantique (1947-1964), trad. de l'anglais par Sylvie Le Bon de Beauvoir, Gallimard, coll. « Blanche », 1997. ) - (Source image : Simone de Beauvoir, Flick.com / Nelson Algren, Wikimedia Commons ©)
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