Lettre de Simone de Beauvoir à Nelson Algren

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Est-ce que je mérite votre amour puisque je ne vous donne pas ma vie ?

Simone de Beauvoir (9 janvier 1908 – 14 avril 1986) a eu une vie sentimentale bien remplie. Si le couple qu’elle forme avec Sartre est déjà iconique, elle choisit de se lier à l’écrivain Nelson Algren, rencontré en 1947, pour quelques années. Mais Simone de Beauvoir est résolument parisienne, tandis que Nelson Algren, ce « fils de l’Amérique », ne peut se détacher de Chicago. L’officialisation de leur union n’est pas possible.
Simone insiste sur ce point dans la lettre suivante. Pour l’auteur du Deuxième Sexe, le mariage est une institution bourgeoise et oppressante. Nelson lui répondra (par lettre) qu’il avait en effet songé à lui demander de l’épouser. Qu’à cela ne tienne : malgré leur rupture, Simone de Beauvoir sera enterrée avec au doigt un anneau que lui avait offert Nelson Algren au lendemain de leur première nuit d’amour.

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23 juillet 1947

Bien-aimé à moi, pas de nouvelle lettre depuis les deux de la semaine dernière, alors je les ai relues.

Sachez que je ne blâme pas tellement votre goût du jeu. Si vous avez travaillé toute la journée, pourquoi ne pas jouer ? La seule chose importante, c’est de bien travailler, mais quand on en a fini et qu’on cherche à se détendre, on peut faire ce qu’on veut. Moi je préfère boire un verre, ça ne vaut pas mieux que les cartes, ni plus ni moins. J’ai tendance à un peu trop boire en ce moment parce que vous me manquez, à un point que je n’aurais jamais cru. Nelson chéri, vous êtes le plus gentil des hommes, c’est si gentil de souhaiter arranger tout à la perfection pour mon retour, mais que ça demeure un souhait. Si vos êtes toujours en vie, et m’aimant, que demander de plus ?

Ne faites rien de spécial. À la rigueur si vous réussissez à acheter une auto pour dix dollars, ça serait parfait, mais avec des autocars et des avions, avec seulement des autocars et pas d’avions, avec des steaks et du maïs dans la cuisine, et même seulement du maïs, sans steak, nous serons heureux, n’est-ce pas ? Vous savez que je ne suis pas difficile, je peux vivre de pain et de pommes de terre, d’amour et d’eau fraîche, ne vous inquiétez de rien.

En un sens, oui, c’est vrai, j’ai de l’appréhension. Cet après-midi, j’ai vu le film de Sartre [Les Jeux sont faits], achevé, assez bon, mais pas autant qu’il aurait pu. Tant pis, ce n’est pas le problème. Le problème, c’est que l’histoire qu’il conte m’a troublée. Il s’agit d’un homme et d’une femme qui, après leur mort, se rencontrent et tombent amoureux l’un de l’autre. On leur accorde le privilège de revenir sur terre : s’ils réussissent à métamorphoser cet amour en un véritable sentiment humain et vivant, ils revivront une existence entière ; s’ils échouent, ils mourront définitivement. Ils échouent. C’est émouvant, et ça m’a fait penser à vous et moi.

Nous nous aimons à travers des souvenirs et des espoirs, à travers la distance et des lettres. Parviendrons-nous à faire de cet amour un sentiment humain vivant et heureux ? Il le faut. Je crois que nous réussirons, mais ce ne sera pas facile. Nelson, je vous aime, mais est-ce que je mérite votre amour puisque je ne vous donne pas ma vie ? J’ai essayé de vous expliquer pourquoi je ne veux pas vous la donner. Le comprenez-vous ? N’en concevez-vous pas de ressentiment ? N’en concevrez-vous jamais ? Croirez-vous toujours, malgré ça, que c’est réellement de l’amour que j’ai pour vous ?
Peut-être ne devrais-je pas soulever ces questions, ça me fait mal de les exprimer si brutalement.

Mais ainsi je ne peux fuir, c’est à moi-même que je pose ces questions. Je ne veux pas vous mentir, vous dissimuler quoi que ce soit. Si je suis troublée depuis deux mois, c’est qu’une de ces questions hante mon cœur et me fait souffrir : est-ce juste de donner une part de soi, sans être prête à tout donner ? Puis-je l’aimer et lui dire que je l’aime sans avoir l’intention de lui donner toute ma vie s’il la demande ? Me haïra t-il un jour ?

Nelson, mon amour, ça me serait plus facile de ne pas soulever ce problème, ça me serait facile puisque vous ne l’avez jamais fait, mais vous disiez si gentiment que nous ne pourrions jamais nous mentir ou nous taire l’un devant l’autre. Je ne supporterais aucune espèce de mauvais sentiment, de déception, de rancune entre nous. Maintenant c’est fait, c’est écrit. […]

Ô chéri, c’est infernal d’être éloignés et incapables de se voir quand on parle de choses si importantes. Sentez-vous que c’est par amour que j’essaie de parler selon la vérité malgré tout, que ça révèle plus d’amour que de dire simplement « Je vous aime » ? Sentez-vous que je veux mériter votre amour aussi fortement que je le désire ?

Lisez ceci d’un cœur aimant, ma tête sur votre épaule. Peut-être ma lettre vous paraîtra t-elle puérile d’ailleurs, car ce que je dis vous le savez déjà. Je n’ai pas pu m’empêcher ce soir de l’écrire, notre amour doit être vrai, nous devons réussir nos retrouvailles. Je place mon espoir autant en vous qu’en moi.

Quoi que vous pensiez, embrassez-moi, très fort

Votre Simone

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( Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren. Un amour transatlantique (1947-1964), trad. de l'anglais par Sylvie Le Bon de Beauvoir, Gallimard, coll. « Folio », 1999. ) - (Source image : Simone de Beauvoir, Flick.com / Nelson Algren, Wikimedia Commons ©)
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