Lettre de Stendhal à la Baronne de Lacuée

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Il me semble que nous avons tous les deux une route à faire.

Henri Beyle, dit Stendhal (23 janvier 1783 – 23 mars 1842), était un voyageur infatigable. Il a sillonné l’Italie bien entendu, mais aussi l’Allemagne et l’Autriche, alors qu’il travaillait pour l’Empire. Dans cette lettre, la préoccupation de l’auteur de De l’amour est bien plus précise : il s’agit simplement d’accompagner une baronne dans son déplacement — son intention est, n’en doutons pas, tout à fait morale.

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[Octobre ] 1836

Je résiste depuis quelques jours à l’envie, un peu hasardée, j’en conviens, de vous soumettre une idée parfaitement honnête pour le fond comme pour la forme. Ainsi, n’ayez pas peur, et ne craignez pas la réputation de singularité dont je jouis à tort, ce me semble ; ce qui n’empêche point que mon idée ne soit peut-être ridicule.

Il me semble que nous avons tous les deux une route à faire. Cette route est à peu près dans la même direction ; seulement vous allez plus loin que moi. Voudriez-vous accepter un compagnon de voyage, une espèce de majordome, chargé de commander les chevaux de poste, et, au besoin, de les monter ?

Le ridicule, c’est que ce courrier a dépassé de beaucoup l’âge auquel on monte à cheval avec grâce ; son unique mérite serait de vous épargner la peine de parler vous-même aux postillons. Cet écuyer cavalcadour a un peu peur de vous, sans quoi il vous eût proposé de vive voix l’association pour le voyage. Le mal, l’inconvénient majeur, c’est que cette association porte un trop beau nom, un nom trop romanesque, qui convient peut-être encore un peu à mon caractère, mais qui fait un disparate cruel avec le nombre des écus que j’ai à dépenser en voyages, avec le nombre des années, etc., etc.

Pesez tout cela dans votre sagesse, Madame, et croyez à l’intérêt que je prendrai toujours, majordome ou non, au voyage d’une femme aimable et douée d’un caractère digne et ferme. Je crois que Mme M. connaît mieux le majordome qui se présente qu’il ne se connaît lui-même. Ce n’est donc point un secret pour elle ni pour la belle Clara ; il vaut mieux, ce me semble, que le reste de l’univers l’ignore jamais.

Je suis avec un véritable respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

C. de Seyssel*,
âgé de cinquante-trois ans.

*Il s’agit d’un autre pseudonyme de Stendhal

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( Stendhal, Lettres d'amour, préface et commentaires de Victor Del Litto, Champ Vallon, 1991 ) - (Source image : Marie-Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842) (1840), détail, par Olof Johan Södermark (1790-1848), Château de Versailles, domaine public)
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