Lettre de Stendhal à Pauline Beyle

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Quand je lis Racine, Voltaire, Molière, j'oublie le reste du monde.

Henry Beyle, alias Stendhal, né le 2 janvier 1783 et décédé le 23 mars 1842, célèbre pour ses grands romans Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme, fut un aventurier intrépide, un esprit génial, ébloui par l’Italie, les voyages et les arts. Sa sœur, Pauline, était une figure féminine centrale dans sa vie, jusqu’à l’éclosion célèbre de ses amours malheureuses, médités et décrits dans De l’amour. Tout juste âgé de 18 ans, il prodigue déjà les meilleurs conseils à sa sœur en matière d’enseignement, lui recommandant entre autre vivement Virgile, qui s’éteignit en 19 av. J.-C. Quand le génie commence à germer…

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6 décembre 1801

Je ne peux te dire, ma chère Pauline, combien ta lettre m’a fait plaisir. Je compte en recevoir souvent, car rien ne t’empêche d’écrire tes lettres chez Mlle Lassaigne et de les donner à Marion lorsque tu viens à la maison. De cette manière l’inquisition sera en défaut. Tu as très bien fait de ne pas abandonner le piano. Dans le siècle où nous sommes, il faut qu’une demoiselle sache absolument la musique, autrement on ne lui croit aucune espèce d’éducation. Ainsi, il faut de toute nécessité que tu deviennes forte sur le piano ; il faut te roidir contre l’ennui et songer au plaisir que la musique te donnera un jour.

J’aurais bien désiré que tu apprisses à dessiner. Tu me dis que le maître qui vient chez Mlle Lassaigne est mauvais ; mais il vaut encore mieux apprendre d’un mauvais maître que de ne pas apprendre du tout. D’ailleurs tu rougiras du papier pendant un an, avant que d’être en état de sentir les règles, et peut-être, à cette époque, trouveras-tu un bon maître. Ce que je te recommande, c’est de dessiner la tête et jamais le paysage ; rien ne gâte les commençants comme cela.

[…] Il faut accoutumer peu à peu ton esprit à sentir et à juger le beau, dans tous les genres. Tu y parviendras en lisant, d’abord, des ouvrages légers, agréables et courts. Tu liras ensuite ceux qui exigent plus d’instruction et qui supposent plus de capacité. Tu connais, sans doute, Télémaquela Jérusalem délivrée ; tu pourras lire Séthos qui, quoique ouvrage médiocre, te donnera une idée des mystères d’Isis, si célèbres dans toute l’Antiquité, et de ce qu’était la navigation dans son enfance.

Je vois avec bien du plaisir que tu lis les tragédies de Voltaire. Tu dois te familiariser avec les chefs-d’oeuvre de nos grands écrivains ; ils te formeront également l’esprit et le coeur. Je te conseille de lire Racine, le terrible Crébillon, et le charmant La Fontaine. Tu verras la distance immense qui sépare Racine de Crébillon et de la foule des imitateurs de ce dernier. Tu me diras ensuite qui tu aimes le mieux de Corneille ou de Racine. Peut-être Voltaire te plaira-t-il d’abord autant qu’eux ; mais tu sentiras bientôt combien son vers coulant, mais vide, est inférieur au vers plein de choses du tendre Racine, et du majestueux Corneille.

Tu peux demander au grand papa les Lettres Persanes de Montesquieu et l’Histoire naturelle de Buffon, à partir du sixième volume ; les premiers ne t’amuseraient pas. Je crois, ma chère Pauline, que ces divers ouvrages t’amuseront beaucoup ; en même temps, tu feras connaissance avec leurs immortels auteurs.

[…] Peut-être t’ennuies-tu un peu ; mais songe que dans ce monde nous n’avons jamais de bonheur parfait et mets à profit ta jeunesse pour apprendre ; les connaissances nous suivent tout le reste de notre vie, nous sont toujours utiles et, quelquefois, nous font oublier bien des peines. Pour moi, quand je lis Racine, Voltaire, Molière, Virgile, l’Orlando Furioso, j’oublie le reste du monde. J’entends par monde cette foule d’indifférents qui nous vexent souvent, et non pas mes amis que j’ai toujours présents au fond du coeur. C’est là, ma chère Pauline, que tu es gravée en caractères ineffaçables. Je pense à toi mille fois le jour ; je me fais un plaisir de te revoir grande, belle, instruite, aimable et aimée de tout le monde. C’est cette douce idée qui me rappelle sans cesse à Grenoble ; je compte y être dans neuf mois d’ici. Je pourrais bien y aller tout de suite, mon colonel m’a offert un congé ; mais mon devoir me retient au régiment.

Tu vois, ma chère, que nous sommes toujours contrariés par quelque chose ; aussi le meilleur parti que nous ayons à prendre est-il de tâcher de nous accommoder de notre situation et d’en tirer la plus grande masse de bonheur possible. C’est là la seule vraie philosophie.

Adieu, écris-moi vite.

H. B.

couverture

( Stendhal, Lettres à Pauline, L'école des lettres, Seuil ) - (Source image : Marie-Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842) par Olof Johan Södermark (1790-1848), 1840, Château de Versailles, © Wikimedia Commons, Pauline Beyle (1786-1857), sorella di Stendhal, © Wikimedia Commons)
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