Lettre de Vaslav Nijinski à Dimitri Kostrovski

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Je t'aime. Je ne veux pas que tu danses.

Danseur et chorégraphe russe d’origine polonaise, artiste de génie, étoile des Ballets Russes et amant de Diaghalev, Vaslav Nijinski (12 mars 1889 – 8 avril 1950) a fini par sombrer dans la folie. À l’hiver 1918 il traverse une crise mystique dont il ne sortira jamais. C’est à cette époque qu’il commence à écrire les cahiers, où il livre une vision du monde torturée, délirante, mais aussi sauvagement poétique. La lettre suivante est tirée des Cahiers. Nijinski s’y adresse à Dimitri, un danseur des Ballets Russes avec qui il partageait une obsession pour Tolstoï. La femme de Nijinski, Romola, détestait Dimitri, car elle soupçonnait d’avoir des relations sexuelles avec son mari…

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Mon cher Dimitri,

Je t’aime, c’est pourquoi je t’écris. Je sais que tu t’ennuies sans moi. Je m’ennuie sans toi. J’ai pitié de toi. J’ai pitié de moi. Tu m’as compris. Je t’ai compris. Je veux que tu viennes me voir. J’ai envie de te voir. Je me préoccuperai de ta santé. Je t’aime. Je ne veux pas que tu danses. Je ne veux pas te fatiguer. Je te veux en bonne santé. J’embrasse ton cahier et je pleure, car ça m’a fait de la peine de te prendre ce cahier. Maintenant je pleure, mais je retiens mes larmes, car je suis un homme solide. Je veux du bonheur pour ta femme et pour toi. Je sais que ta femme t’aime. Je l’aime aussi. Je veux du bonheur pour vous deux. Je veux l’aider. Je connais son malheur. Je l’aiderai.

J’ai demandé à Lady Morrell qu’elle demande l’autorisation aux autorités anglaises de laisser ta femme aller en Russie. Je ne veux pas que tu tombes entre les mains des bolcheviks, car ce parti veut du mal à tout le monde. Ce parti s’aime lui-même. J’aime tout le monde. Je ne suis pas un parti. Je suis le peuple. Le peuple est Dieu. Je parle de Dieu. J’aime Dieu. J’aime Tolstoï. Je n’aime pas les bolcheviks. Les bolcheviks peuvent me tuer tant qu’ils le veulent. Je n’ai pas peur de la mort. Je sais que la mort est une chose nécessaire. Je sais que tout le monde doit mourir, c’est pourquoi je suis toujours prêt à la mort. Je t’aime. Je ne veux pas que tu meures. J’ai pitié de toi. J’aime vivre avec toi.

Je suis un homme bien. Je n’ai pas d’arrière-pensée. Je suis un homme avec un devant. Diaghalev est un homme avec un derrière. Je n’aime pas les gens qui ont des arrière-pensées. Je veux que tu viennes chez moi. Je t’enverrai de l’argent pour le voyage si le gouvernement te permet de venir me voir. Je demanderai au gouvernement de te laisser entrer dans le pays Je suis un homme puissant. J’ai beaucoup de relations. Je sais que l’Angleterre aime les gens qui ont des relations. Je connais l’amour de l’Angleterre pour des gens. Je sais que tu aimes l’Angleterre. Je sais que les gens sont des Dieux. Je sais que tu es Dieu. Tu ne comprends pas Dieu, c’est pourquoi tu ne sais pas que tu es Dieu. J’ai beaucoup travaillé sur moi-même, je n’ai pas quitté ma chambre pendant des mois. J’aimais être seul. J’ai connu Dieu. Je connais son sens. Les gens me comprendront si tu me comprends. J’écris beaucoup. Je dessine beaucoup. Je danse beaucoup. Je pleure beaucoup.

Je veux que tu répondes à ma lettre. Je sais que les autorités n’interdiront pas cette lettre, car elle parle de Dieu et pas des bolcheviks. Je suis Dieu. J’aime tout le monde.

J’attends ta réponse. Je croirai que tu es mort si je ne reçois pas vite ta réponse. Je sais que le corps meurt, mais l’âme ne meurt pas. L’esprit est Dieu. Dieu vit si le corps vit. Je suis Dieu. Je suis l’esprit dans le corps.

Je vous embrasse toi et ta femme.

Ton ami Vaslav Nijinski

 Nijinski cahiers

( Vaslav Nijinski, Cahiers, trad. du russe par Christian Dumais-Lvwoski et Galina Pogojeva,es Sud, coll. Babel, 1995-2000 ) - (Source image : Nijinsky in the ballet Le spectre de la rose as performed at the Royal Opera House in 1911 © Wikimedia Commons)
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