Lettre de Victor Hugo à Louise Bertin

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J'ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte.

Le 4 septembre 1843, Léopoldine Hugo ( 28 août 1824 – 4 septembre 1843) meurt tragiquement dans la Seine, noyée avec son mari Charles Vacquerie, dans le naufrage de leur barque. Hugo est à ce moment-là dans les Pyrénées avec Juliette Drouet. Il apprend la terrible nouvelle par les journaux à Rochefort. Profondément affecté, il ne produira plus rien, ni théâtre, ni roman, ni poème jusqu’à son exil. Cette lettre, qu’il écrit à son amie Louise Bertin, quelques jours après la noyade, revient sur l’événement tragique et offre un exutoire plus qu’émouvant au père dévasté.

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Samedi 10 septembre 1843

Chère mademoiselle Louise,

Je souffre, j’ai le cœur brisé ; vous le voyez, c’est mon tour. J’ai besoin de vous écrire, vous qui l’aimiez comme une autre mère. Elle vous aimait bien aussi, vous le savez.

Hier, je venais de faire une grande course à pied au soleil dans les marais ; j’étais las, j’avais soif, j’arrive à un village qu’on appelle, je crois, Soubise, et j’entre dans un café. On m’apporte de la bière et un journal, Le siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte.

J’aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne peuvent le dire. Vous vous rappelez comme elle était charmante. C’était la plus douce et la plus gracieuse femme. Ô mon Dieu, que vous ai-je fait ! Elle était trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l’esprit, la jeunesse, l’amour. Ce bonheur complet me faisait trembler. J’acceptais l’éloignement où j’étais d’elle afin qu’il lui manquât quelque chose. Il faut toujours un nuage. Celui-là n’a pas suffi. Dieu ne veut pas qu’on ait le paradis sur la terre. Il l’a reprise. Oh ! mon pauvre ange, dire que je ne la verrai plus ! Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l’âme si haute, vous me comprendrez, n’est-ce pas ? Moi, je vous aime du fond du cœur, et quand je souffre je vais à vous.

J’arriverai à Paris presque en même temps que cette lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont bien besoin de moi.

Je mets tous mes respects à vos pieds.

VICTOR HUGO.

Mes amitiés à mon bon Armand. Que Dieu le préserve et qu’il ne souffre jamais ce que je souffre.

( Victor Hugo, Œuvres Complètes, Editions Massin ) - (Source image : Woodburytype of Victor Hugo by Étienne Carjat, 1876 © BNF / Wikimedia Commons)
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