Lettre de Victor Hugo à Lamartine

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Si le radical, c’est l’idéal, oui, je suis radical. Oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j’appelle le mieux.

Victor Hugo (26 février 1802 — 22 mai 1885), monstre sacré de la littérature française et mondiale, symbole de la modernité dans la littérature du XIXe siècle, esprit visionnaire et écrivain engagé, est l’auteur, entre autres, des Misérables. Cette fresque historique, sociale et philosophique, teintée des idéaux romantiques et des exigences du socialisme, est une œuvre totale. Maintes fois adaptée au cinéma, l’histoire de Jean Valjean, de Javert et de Cosette est entrée dans la mythologie universelle. Dans cette missive envoyée de Guernesey à son ami Alphonse de Lamartine, qui est lui aussi poète et républicain, Victor Hugo prône haut et fort l’origine radicale de cette oeuvre, à la mesure des rêves de la nature humaine. Une lettre-coup de poing de l’un des pères de la littérature française !

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24 juin 1862

Mon illustre ami,

Si le radical, c’est l’idéal, oui, je suis radical.
Oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j’appelle le mieux ; le mieux, quoique dénoncé par le proverbe, n’est pas ennemi du bien, car cela reviendrait à dire : le mieux est l’ami du mal. Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui admet l’enfer, oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c’est vers la société d’en haut, vers l’humanité d’en haut et vers la religion d’en haut que je tends : société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre. Oui, je combats le prêtre qui vend le mensonge et le juge qui rend l’injustice. Universaliser la propriété (ce qui est le contraire de l’abolir) en supprimant le parasitisme, c’est-à-dire arriver à ce but : tout homme propriétaire et aucun homme maître, voilà pour moi la véritable économie sociale et politique. Le but est éloigné. Est-ce une raison pour n’y pas marcher ? J’abrège et je me résume. Oui, autant qu’il est permis à l’homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l’esclavage, je chasse la misère, j’enseigne l’ignorance, je traite la maladie, j’éclaire la nuit, je hais la haine.
Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j’ai fait Les Misérables.
Dans ma pensée, Les Misérables ne sont autre chose qu’un livre ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime.
Maintenant jugez-moi.

Les contestations littéraires entre lettrés sont ridicules, mais le débat politique et social entre poëtes, c’est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond. Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux ; seulement peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie. Quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j’avoue que, voyant tant de souffrances, j’opterais pour le plus court chemin.

Cher Lamartine, il y a longtemps, en 1820, mon premier bégaiement de poëte adolescent fut un cri d’enthousiasme devant votre aube éblouissant se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres, et je l’aime ; elle est là avec beaucoup d’autres qui glorifient votre splendeur et votre génie. Aujourd’hui vous pensez que votre tour est venu de parler de moi ; j’en suis fier. Nous nous aimons depuis quarante ans, et nous ne sommes pas morts ; vous ne voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j’en suis sûr. Faites de mon livre et de moi ce que vous voudrez. Il ne peut sortir de vos mains que de la lumière.

Votre Vieil ami Victor Hugo

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Lettre originale, maison Victor Hugo (Paris)

( Maison Victor Hugo : http://maisonsvictorhugo.paris.fr/fr/oeuvre/lettre-alphonse-de-lamartine ) - (Source image : Portrait de Victor Hugo par Nadar (vers 1884), domaine public / Lamartine en 1856, http://www.eastman.org/ne/cromer/m198306590001_ful.html domaine public)
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